VIDEO. Procès du Médiator : Qui est Georges Chiche, le tout premier lanceur d’alerte ?

PORTRAIT Georges Chiche, cardiologue des quartiers Nord de Marseille, est le tout premier à avoir alerté les autorités sur les risques présentés par le Mediator. Il témoignera ce mardi au procès du Mediator

Mathilde Ceilles

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Le docteur Georges Chiche dans son cabinet à Marseille
Le docteur Georges Chiche dans son cabinet à Marseille — Mathilde Ceilles / 20 Minutes

« C’est un laboratoire qui surgit hors de Neuilly, et court vers l’AMM (autorisation de mise sur le marché, ndlr) au galop. Son nom, il le signe de la pointe de son réseau. D’un Z qui veut dire Zervier. […] Zervier, mais un matin le bon sergent Garcia se réveillera, et le Mediator plus jamais il ne prendra. »

Dans son cabinet coincé dans une barre d’immeubles usée des quartiers Nord, les yeux rieurs derrière ses lunettes, Georges Chiche pousse la chansonnette. Il affirme dans un sourire avoir envisagé d’entonner cet air de sa composition à la barre du tribunal de grande instance de Paris, où il est appelé à témoigner ce mardi dans le gigantesque procès du Mediator.

Le docteur Chiche s’y présentera pour la seconde fois de sa vie de médecin. Il y a plusieurs années, ce cardiologue marseillais s’était déjà retrouvé au tribunal, poursuivi pour diffamation par Servier, après un reportage d’Envoyé Spécial sur le Mediator. Un reportage dans lequel le docteur racontait face caméra comment il était devenu le premier lanceur d’alerte sur cet immense scandale sanitaire.

« Il y a eu neuf ans et des morts »

Neuf ans avant l’interdiction officielle du Mediator en France, le docteur Georges Chiche avait en effet signalé aux autorités les dangers que présentait le benfluroex, principal actif de ce médicament des laboratoires Servier. Mais son signalement auprès des autorités sanitaires restera sans suite. « Il y a eu neuf ans et des morts ! Pourquoi ? Pourquoi alors qu’en Italie, ils ont retiré le médicament bien avant ? » Le tutoiement est facile, la petite plaisanterie jamais loin, mais l’œil malicieux ne masque pas la colère du médecin, encore bien présente, des années après.

Dans les années 1970, le jeune Georges Chiche est étudiant en médecine à Marseille – il en sortira major de promotion. Amusé, il retient d’un cours de thérapeutique l’existence d’une pseudo-épidémie d’hypertension artérielle pulmonaire autour du lac Léman. Il garde également dans un coin de la tête que les Suisses utilisent pour maigrir un certain Aminorex.

Un cas en 1998

Des années plus tard, alors cardiologue installé dans les quartiers Nord de Marseille, Georges Chiche dévore la presse médicale américaine. Une passion pas si répandue chez ses confrères qu’il a héritée de ses années étudiantes, là encore. « Je le tiens d’un de mes grands maîtres en cardiologie, le professeur André Serradimigni, explique-t-il. Il arrivait de bonne heure et nous montrait les revues américaines que personne ne connaissait à Marseille. » Une de ces revues évoque le lien entre l’apparition de valvulopathies et la prise d’un médicament destiné à la perte de poids, l’Isoméride, un lointain cousin du Mediator… et de l’Aminorex.

Le cardiologue convainc ses « copains médecins généralistes des quartiers Nord » de ne plus prescrire le Mediator ou équivalent, par précaution. Puis, en 1998, un de ses patients qu’il suit depuis longtemps se retrouve atteint d’une anomalie cardiaque sans explication. Enfin presque : ce patient, médecin, s’était auto-prescrit du Mediator… Avec toutes ses preuves, Georges Chiche tire la sonnette d’alarme auprès des autorités sanitaires. En réponse, il obtient d’abord un silence radio.

« Je fais mon job »

« Que vouliez-vous que je fasse de plus ?, lance-t-il. J’ai alerté, et je n’avais pas de réponse… Moi, je continuais de faire mon job, et je faisais deprescrire le Mediator. » Quelques mois plus tard, un visiteur du laboratoire Servier se présente à son cabinet avec un certain mécontentement. Quelques mois plus tard également, à son cabinet toujours, Georges Chiche reçoit un coup de fil d’un éminent médecin marseillais, également adjoint au maire de Marseille, furieux de voir un tel signalement. « C’était un fan de jazz, et Servier était un des sponsors de festivals de jazz qu’il organisait.. », accuse Georges Chiche.

Pas de quoi toutefois effrayer le médecin. « Je m’en fiche moi, affirme-t-il. Qu’est-ce qu’ils peuvent me faire à moi ? Je suis indépendant, et je ne reçois plus les visiteurs des laboratoires ! Ca m’a fait presque rigoler. Ils ont essayé, mais on ne m’influence pas ! », martèle-t-il, stéthoscope autour du cou.

« J’ai été au grand tribunal de Paris, mais c’est pas grave, lâche-t-il. J’ai témoigné tranquillement. Les journalistes m’ont contacté, ils sont venus, là, dans mon bureau, je les ai reçus. Je leur ai raconté et je les ai raccompagnés à la gare Saint-Charles. Je le ais pris dans la Twingo et je leur ai montré au passage notre Bonne Mère ! C’est pas beau, ça ? Et depuis, je roule toujours en Twingo, les BM, c’est pas mon style ! »

« Chiche, c’est tout sauf un arriviste »

« Si Chiche a fait ce qu’il a fait, c’est pas pour être ministre de la Santé, plaisante son chef de service à la Timone, le professeur Jean-Louis Bonnet. Il y a des gens qui se font de la pub, mais Chiche, c’est tout sauf un arriviste. Ce n’est pas un type qui se met en avant. Chiche, c’est un vrai médecin, avec une relation à la limite affective avec ses patients. Il vit dans un autre temps, forme gratuitement les étudiants…. »

« Le docteur Chiche, c’est mon maître que j’ai eu la chance de rencontrer quand j’étais étudiante, abonde le docteur Geneviève Derumeaux. C’est une vraie encyclopédie, un homme qui aime sa profession, partager, soigner, et qui travaille avec une exigence rare. » « Quand l’affaire est sortie, des confrères ont interpellé mon associé en leur disant que je crachais dans la soupe, se souvient le docteur Chiche. Il leur a répondu qu’on ne mangeait pas la même soupe… »

« Chiche, c’est un professionnel qui dit ce qu’il pense, et qui n’est pas critiquable sur sa pratique, abonde le professeur Bonnet. Mais sur le Mediator, je ne suis pas d’accord avec lui. Ok, Servier a laissé faire. Mais ce n’est pas Servier qui a prescrit le médicament, mais les médecins. Il en va de leur responsabilité… » Une question qui, sans doute, sera au cœur du procès titanesque qui s’est ouvert il y a quelques jours.