Jean-Luc Brunel, l’insaisissable « ami » de Jeffrey Epstein accusé des deux côtés de l’Atlantique

ENQUETE Après avoir fait profil bas tout l’été, l’agent de mannequins qui est accusé d’agressions sexuelles et d’avoir joué les « rabatteurs » pour Jeffrey Epstein s’est manifesté cette semaine

Vincent Vantighem à Paris et Philippe Berry à Los Angeles (avec T. Chevillard et M. Cousin)

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L'agent français Jean-Luc Brunel le 5 juillet 2019 à la soirée blanche du Paris Country Club.
L'agent français Jean-Luc Brunel le 5 juillet 2019 à la soirée blanche du Paris Country Club. — FACEBOOK
  • Accusé d’avoir fourni des jeunes filles pendant des années au magnat américain Jeffrey Epstein, Jean-Luc Brunel a fait savoir cette semaine, par la voix de son avocate, qu’il se tenait « à la disposition de la justice ».
  • De nombreuses accusations de viols pèsent sur lui, des deux côtés de l’Atlantique.
  • Le parquet de Paris a ouvert fin août une enquête préliminaire « sur la base des éléments dans le cadre de l’affaire dite " Epstein " », mais selon nos informations, la majorité des signalements reçus concernent en réalité Jean-Luc Brunel.

[EDIT 17 octobre 2019, 11h : Jean-Luc Brunel étant visé par une plainte pour « harcèlement sexuel », nous republions l'enquête que nous avions sortie le 11 octobre à son sujet.]

On le disait en fuite en Amérique du Sud. En vacances « chez un ami » en Thaïlande. Ou même planqué quelque part à Paris. Mais non. Jean-Luc Brunel se tient « à la disposition de la justice », a fait savoir, lundi 7 octobre, Corinne Dreyfus-Schmidt, son avocate. Accusé d’avoir fourni des jeunes filles pendant des années au magnat américain Jeffrey Epstein, ce Français de 74 ans n’avait plus fait d’apparition publique depuis le 5 juillet.

Un pull négligemment noué sur les épaules, il participait, ce jour-là, à la soirée blanche du Paris Country Club, dans l’ouest parisien. Champagne rosé et entrecôtes grillées : le ticket d’entrée était à 1.300 euros. A ce moment-là, comme le montrent les clichés de lui publiés sur Facebook ou Instagram, l’agent de mannequins n’imaginait sans doute pas que son « ami » Jeffrey Epstein serait arrêté le lendemain sur le tarmac de Teterboro (dans le New-Jersey, USA) à sa descente d’avion en provenance de Paris. Ni qu’il se donnerait la mort dans sa cellule, le 10 août, après avoir été inculpé pour « trafic de mineures ».

Jean-Luc Brunel, toujours au Paris Country Club, le 5 juillet 2019.
Jean-Luc Brunel, toujours au Paris Country Club, le 5 juillet 2019. - INSTAGRAM

Recherché depuis par les médias du monde entier, Jean-Luc Brunel a, selon nos informations, informé le parquet de Paris dès le mois d’août qu’il était disposé à répondre aux questions des enquêteurs. Et depuis, plus rien… Jusqu’au communiqué de son avocate publié lundi, donc. « On a encaissé, encaissé, encaissé les accusations parues dans la presse en attendant d’être convoqués. Mais nous ne l’avons toujours pas été. Il devenait donc urgent de dire publiquement qu’il n’est pas " en fuite ", justifiait-elle mardi auprès de 20 Minutes. Je n’ai jamais vu un tel niveau d’hystérie, notamment médiatique. Psychologiquement, c’est très très dur pour Jean-Luc Brunel. »

« Elle a 2X8 ans, pas blonde. Les leçons sont gratuites… »

Il faut dire que les accusations le visant sont lourdes. Des deux côtés de l’Atlantique. Si l’affaire tentaculaire a rebondi cet été, elle trouve sa source dès 2005, en Floride. A l’époque, la police de Palm Beach commence à enquêter sur Jeffrey Epstein après avoir recueilli le témoignage de plusieurs collégiennes et lycéennes. Selon nos informations, les enquêteurs s’intéressent déjà à Jean-Luc Brunel, qui établit justement cette année-là son agence de mannequins MC2 à Miami, grâce à l’aide financière d’Epstein. La police considère alors le scout [recruteur] français comme une « personne d’intérêt ».

Lors d’une perquisition au domicile d’Epstein, fin 2005, les policiers saisissent des milliers de documents. Dont un cahier à spirales sur lequel les employés de maison notaient les messages téléphoniques. Une dizaine d’entre eux ont été laissés par un certain « Jean-Luc ». Dont celui-ci, très troublant, noté scrupuleusement à l’attention d’Epstein : « Il a une prof pour vous apprendre à parler russe. Elle a 2X8 ans, pas blonde. Les leçons sont gratuites et vous pouvez avoir la première aujourd’hui si vous appelez… »

Retranscription de deux messages qu'auraient laissés Jean-Luc Brunel à Jeffrey Epstein en 2004-2005.
Retranscription de deux messages qu'auraient laissés Jean-Luc Brunel à Jeffrey Epstein en 2004-2005. - Southern district of Florida

Au fil des années, la justice américaine continue à s’intéresser à Jean-Luc Brunel, toujours au travers du prisme Epstein. En 2009, le Français est même convoqué pour être entendu sous serment après le dépôt d’une première plainte contre le multimillionnaire américain. Mais il ne se déplacera jamais. Pendant des mois, il joue à cache-cache, assurant, via son avocate, se trouver à l’étranger et être indisponible. Mais six ans plus tard, Brunel avoue… C’est « Epstein qui m’a demandé de quitter la région et de me rendre en Europe et en Asie pour retarder la déposition. »

« Brunel ne se souciait pas de la conversation, juste du sexe »

Si Jean-Luc Brunel – qui nie à l’époque « avoir participé […] aux actes dont est accusé Epstein » et « avoir commis tout acte répréhensible » en tant qu’agent – lâche cette petite bombe en 2015, ce n’est pas pour rien : il est alors brouillé avec son mentor. L’étau commence d’ailleurs à se resserrer. La même année, Virginia Roberts Giuffre, 35 ans aujourd'hui, dépose une première plainte. Dans ce document rendu public il y a quelques mois, la jeune femme assure avoir été « l’esclave sexuelle » d’Epstein, sans épargner Jean-Luc Brunel.

« A de nombreuses reprises, j’ai eu des rapports sexuels avec lui entre 16 et 19 ans. Il ne se souciait pas de la conversation, mais juste du sexe, dénonce-t-elle. Brunel dirigeait une sorte d’agence de mannequins. Il amenait des jeunes filles (âgées de 12 à 24 ans) aux États-Unis à des fins sexuelles. Jeffrey Epstein m’a dit qu’il avait couché avec plus d’un millier de filles de Brunel. Et tout ce que j’ai vu semble le confirmer… »

Évidemment, le chiffre interpelle. Mais la jeune femme détaille dans sa plainte les orgies à laquelle elle a assisté et participé, notamment à Little Saint James, l’île privée de Jeffrey Epstein située au large de Porto Rico. Les policiers font alors le lien avec les carnets de vol du jet privé d’Epstein, surnommé le « Lolita Express ». Ils se souviennent que le nom de « Jean-Luc Brunel » ou « JLB » apparaît une vingtaine de fois entre 1999 et 2005. Notamment lors d’un vol à destination des Bahamas, en 2002. Sur le même vol, Virginia Roberts Giuffre est en effet également enregistrée comme passagère.

En France, la majorité des signalements concernent Brunel, pas Epstein

En France, il faut attendre la fin de l’été 2019 pour que les choses s’accélèrent vraiment. Tania* est ainsi l’une des premières à accuser Brunel. Le 9 septembre, cette ancienne mannequin néerlandaise a raconté pendant plus de quatre heures aux enquêteurs comment elle avait été agressée, selon son récit, par le fondateur de l’agence Karin Models, dans le 8e arrondissement de Paris, dans les années 1990. « Elle a expliqué qu’il l’avait droguée avec une boisson avant de la violer. Le lendemain, elle était totalement désorientée », confie à 20 Minutes, une source proche du dossier. Lors de son séjour, elle affirme avoir croisé bon nombre de jeunes filles venues, notamment des pays de l’Est.

Si le parquet de Paris a ouvert, le 23 août, une enquête préliminaire « sur la base des éléments dans le cadre de l’affaire dite " Epstein " », la majorité des signalements que les enquêteurs ont reçus concernent en réalité Jean-Luc Brunel, selon nos informations. Dernièrement, c’est même une de ses anciennes employées qui s’est manifestée auprès des membres de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP). « Mais toutes les filles ont un profil fragile, ce qui rend l’enquête compliquée », indique une de nos sources.

Surtout, elles décrivent toutes des faits très anciens qui ont peu de chances d’aboutir un jour à un procès en France. « Sur le plan judiciaire, on n’a rien à lui reprocher car les faits le concernant semblent prescrits », avance une source policière. Mais comme aux États-Unis, l’enquête pour « viols sur mineurs » et « association de malfaiteurs » se poursuit, même si Epstein est mort. « Pour l’instant, rien n’est fixé. Mais c’est sûr qu’il va bien falloir qu’on entende Brunel un jour… », lâche une source policière. Lui semble prêt. Et selon son avocate, il entend bien « contester fermement » toutes les accusations portées contre lui jusqu’alors.

(*) Le prénom a été changé