Amiens : Les boulangeries industrielles sont-elles en train de gagner la guerre du pain ?

JUSTICE Le tribunal administratif d'Amiens avait donné raison au franchisé d'une enseigne de boulangerie pour ouvrir tous les jours de la semaine

G.D. avec AFP

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Illustration de baguettes de pain
Illustration de baguettes de pain — K. CRONA / 20 MINUTES
  • Une décision du tribunal administratif d’Amiens a donné raison à un franchisé de l’enseigne La Mie Câline qui souhaitatit ouvrir sept jours sur sept.
  • La Fédération des entreprises de la boulangerie s'en félicite et revendique des décisions similaires obtenues en justice dans 30 départements.
  • Pour l’Union des entreprises de proximité (U2P), cette décision va « mettre en danger la ruralité ».

Les industriels de la boulangerie prônent la « libre concurrence ». Les artisans boulangers défendent « l’économie du territoire ». Ces deux corporations se livrent bataille, depuis plusieurs mois, devant les tribunaux pour ou contre l’ouverture sept jours sur sept.

Dernier épisode en date : une décision du tribunal administratif d’Amiens, en juin, qui a donné raison à un franchisé de l’enseigne La Mie Câline. Ce dernier souhaitait ouvrir tous les jours de la semaine, malgré un arrêté préfectoral de 1993 imposant une journée de fermeture à tout établissement qui vend du pain. Le texte a par conséquent été abrogé en septembre.

« Une espèce de nivellement par le bas »

« Si j’ai envie de travailler à 200 à l’heure, il faudrait que je me limite, une espèce de nivellement par le bas, parce que les boulangers ne sont pas d’accord, et ne peuvent pas me suivre ? », fait mine de s’interroger le patron, David Lecoutre, auprès de l’AFP.

L’entrepreneur a calculé : parmi ses 15 salariés, qui vendent le pain livré en pâtons surgelés à -23° et cuits sur place, il en licencierait deux s’il devait fermer un jour par semaine. Alors, plutôt que de se conformer à l’arrêté préfectoral, il a préféré attaquer le texte. Le juge administratif lui a donc donné raison, estimant que la règle avait été prise à l’issue d’une procédure ne respectant pas les normes de consultation des organisations syndicales et patronales.

« On va avoir une cascade d’entreprises en difficulté »

La Fédération des entreprises de Boulangerie (FEB), qui représente les industriels du secteur, s’est félicitée de cette décision. Le mouvement est national : la FEB revendique ainsi des décisions similaires obtenues en justice dans 30 départements, et des procédures en cours dans 37 autres.

Mais pour l’Union des entreprises de proximité (U2P), cette décision va « mettre en danger la ruralité ». « Quand une chaîne ou une grande surface ouvre le dimanche, c’est 30 % en moins pour le boulanger dans le centre bourg », souligne Laurent Rigaud, président de l’U2P dans la région des Hauts-de-France.

« On va avoir une cascade d’entreprises en difficulté, et des fermetures dans la foulée. Mais la grande distribution, ils s’en foutent de l’économie du territoire ». Il dénonce « un non-sens » par rapport à la politique de soutien aux petits commerces dans les centres bourgs, pour laquelle la région Hauts-de-France avait débloqué une enveloppe de 60 millions en 2018.

« Ce sont des produits d’appel, ils ne gagnent rien dessus »

Alain Langlet, président de l’Union des boulangers-pâtissiers de la Somme, est directement confronté à cette nouvelle concurrence. Son établissement de Corbie est implanté à quelque 150 mètres d’un supermarché Auchan qui s’est engouffré dans la brèche et à déjà commencé à vendre du pain le dimanche. « Ils ne perdent pas de temps », maugrée-t-il.

« D’ici un mois, s’ils vendent 200 baguettes le dimanche, c’est 200 baguettes de moins chez nous, sauf que nous, on ne peut pas compenser, alors qu’eux s’en foutent, ce sont des produits d’appel, ils ne gagnent rien dessus ».

Fragilisation de toute une économie

Au-delà de la boulangerie, il pointe le risque de fragilisation de toute une économie locale. « Il ne faut pas rêver, si la boulangerie ferme, le fleuriste ferme, et ainsi de suite. Aujourd’hui, on est complémentaire les uns des autres, mais ils sont en train de casser l’équilibre ».

Son village, qui compte 6.300 habitants, n’a pas besoin de ça. Dans la rue principale, quatre commerces, dont un primeur et un restaurant ont récemment fermé. Et la bijouterie annonce un « déstockage massif avant cessation activité ».