« En 1997, " Prescrire " montre que le Mediator est inutile et dangereux », raconte Bruno Toussaint, directeur de la revue

INTERVIEW Le médecin et directeur de « Prescrire », auditionné dans le procès Mediator mercredi 9 octobre, raconte quel rôle a joué cette revue pour lancer l’alerte

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Bruno Toussaint est directeur de la revue « Prescrire ».
Bruno Toussaint est directeur de la revue « Prescrire ». — MIGUEL MEDINA / AFP
  • Le procès du Mediator s’est ouvert le 23 septembre à Paris, et doit durer six mois.
  • Avec une centaine de témoins, 400 avocats et 5.000 victimes, les débats sont hors normes.
  • Parmi les personnes entendues, figure Bruno Toussaint, auditionné mercredi 9 octobre, qui raconte comment la revue Prescrire a été alertée des effets indésirables et a alerté à son tour.

Dès 1997, la publication avait prévenu de l’inutilité du Mediator et des risques pour les patients. Mais il aura fallu attendre fin 2009 pour que ce médicament du laboratoire Servier soit retiré du marché. Bruno Toussaint, médecin et directeur de la revue Prescrire (financée par les abonnements de pharmaciens et médecins), est auditionné mercredi 9 octobre par le tribunal correctionnel de Paris, où se tient, pendant six mois, le procès hors-norme du Mediator. Pour 20 Minutes, il revient sur ses souvenirs et analyse les conséquences de ce scandale sanitaire. Et martèle : « Tout était prévisible ».

Comment avez-vous été alerté sur la dangerosité du Mediator ?

En 1986, un médecin, abonné, nous a posé par courrier une question : « Est-ce que le Mediator est vraiment utile pour le diabète ? » Or, dans la littérature scientifique, il n’y avait pas beaucoup de preuves. En 1990, on comptait de nombreuses molécules coupe-faim sur le marché, qui se terminaient en « orex », et notamment le benfluorex, présent dans le Mediator, prescrit pour le diabète et l’excès de gras dans le sang. Puis, en 1995, une étude de grande ampleur montre que tous les coupe-faim augmentent le risque d’hypertension artérielle pulmonaire, une maladie de la circulation du sang dans les poumons qui est mortelle. Deux ans plus tard, la France interdit ces coupe-faim. En revanche, le Mediator reste autorisé pour le diabète.

A partir de 1997, on décide d’étudier à fond ce médicament, alors que beaucoup de médecins commencent à se poser des questions. On publie deux dossiers qui prouvent qu’il n’y a aucune preuve que le Mediator réduise le risque de complications dans le diabète comme dans l’excès de gras dans le sang. Et qu’il existe par contre des effets indésirables. Il est donc inutile et manifestement dangereux. Nous écrivons qu’il y a des raisons de reconsidérer son remboursement par l’Assurance Maladie et même sa présence sur le marché. Mais le médicament reste autorisé et remboursé.

Dans les années 2000, les soupçons se multiplient…

En effet. En 2003, nous publions un dossier sur l’ensemble des amphétaminiques comme le Mediator. La même année, en Espagne, une étude se penche sur le cas d’une femme opérée car elle présentait des valves du cœur très abîmées et elle avait pris du Mediator. C’était visible, là, ça devient flagrant.

En 2005, un nouveau cas de maladie des valves cardiaques est repéré, cette fois à Toulouse. A chaque fois que nous voyons passer une information sur le Mediator, nous la répercutons dans Prescrire. Et c’est en voyant notre dossier qu'  Irène Frachon fait le rapprochement entre ce qu’elle lit et ce qu’elle voit chez ses patients. Comme nous, elle est effarée de voir que ce médicament coupe-faim reste sur le marché, au motif qu’il est utile pour le diabète. C’est le début de son combat.

Est-ce qu’on peut considérer que votre revue a fait office de lanceur d’alerte ?

Dans une certaine mesure. On a fait notre travail, qui est de montrer aux médecins et aux pharmaciens l’absence d’intérêt et les dangers de certains médicaments. Nous avons rassemblé les données scientifiques fiables. Mais nous n’avons pas lancé l’alerte, ni organisé une conférence de presse. On n’est pas Wikileaks !

Le Mediator est finalement retiré du marché fin 2009…

Soit douze ans après notre premier dossier de 1997 ! Un des enjeux de ce procès sera de répondre à la question : Pourquoi cela a-t-il été aussi long entre les constats et la prise de décision ?

Est-ce que vos conclusions ont été contredites ?

Nous n’avons reçu aucune remise en cause de ce que nous avons publié. En 2005, le directeur de l’Agence du médicament nous a écrit – fait unique depuis notre création, en 1981 – pour nous dire que tout était sous contrôle. En gros, « le Mediator, on s’en occupe », sauf qu’il n’écrit pas un mot sur les valves cardiaques…

Est-ce que ce scandale a marqué l’histoire de la revue ?

Une fois que le scandale du Mediator est devenu très médiatique, vers 2010, on a vu l’ampleur du désastre. Des abonnés nous ont écrit pour nous remercier : « grâce à la revue, je n’en prescrivais plus ». Et le scandale du Mediator nous a donné beaucoup de visibilité : en 2011, d’un coup, des milliers de médecins se sont abonnés.

Un scandale de ce type peut-il encore arriver aujourd’hui ?

Il existe encore des médicaments à retirer. Les problèmes exposés par le désastre du Mediator existent toujours. On a tendance à demander des études complémentaires avant de retirer un médicament du marché. Pendant ce temps-là, les gens restent exposés aux risques. Si l’on donnait la priorité aux patients, il faudrait choisir le principe de précaution.

Y a-t-il tout de même certaines choses qui ont changé depuis les révélations sur le Mediator ?

Ce procès, d’une ampleur inédite, met en lumière les conséquences des conflits d’intérêts. Des gens ont été opérés du cœur ou sont même décédés parce que les liens étaient trop étroits entre le laboratoire et certains médecins. Depuis, un site a été créé, où tout le monde peut voir les liens entre d’un côté tel médecin, pharmacien ou association de patients, et de l’autre une firme pharmaceutique. Ce qui aide à voir l’ampleur du problème, qui est malheureusement toujours d’actualité. Certes, les petits cadeaux ont été interdits [depuis 2002, un laboratoire ne peut offrir un présent d’une valeur supérieure à 30 euros], mais une entreprise du médicament peut encore inviter un médecin à un congrès, au restaurant… Cependant, on voit des avancées. Il y a de plus en plus de généralistes qui refusent de recevoir les visiteurs médicaux [qui informent sur un médicament au cabinet]. De plus en plus d’étudiants en médecine ont compris que cette proximité avec les laboratoires leur faisait perdre leur indépendance.

Dans les choses positives aussi, il y a la possibilité pour les patients de déclarer eux-mêmes un effet indésirable d’un traitement, ce qui améliore nettement la connaissance des médicaments. Car les patients notifient les choses autrement que les soignants. L’ANSM est plus transparente qu’avant et prend davantage en compte l’intérêt des patients. Mais beaucoup de décisions se prennent au niveau européen. Or si en France, certaines choses ont changé, au niveau européen, beaucoup moins.