Christelle Rotach a dirigé la réouverture de la prison de la Santé à Paris en janvier 2019.
Christelle Rotach a dirigé la réouverture de la prison de la Santé à Paris en janvier 2019. — GERARD JULIEN / AFP

INTERVIEW

Prison: «C'est toujours un sentiment d’échec quand on ouvre la porte et qu’on découvre un détenu qui a mis fin à ses jours»

Christelle Rotach a dirigé pendant près de vingt ans différents établissements pénitentiaires et livre un témoignage inédit de son travail en prison

  • Dans un livre publié le 3 octobre, l’ancienne directrice de la prison de la Santé fait le récit du quotidien des personnels pénitentiaires.
  • Surpopulation, suicide, radicalisation, les défis rencontrés par les fonctionnaires sont de plus en plus nombreux.
  • Abîmée par plus de vingt ans passés derrière les barreaux, elle a choisi de rejoindre en 2019 l’inspection générale de la Justice.

« La prison est un enfermement pour tout le monde. Pour les détenus, évidemment. Pour son personnel, aussi », écrit Christelle Rotach en préambule de son livre. Ancienne directrice de la prison de la Santé à Paris dont elle a rouvert les portes en 2019, elle a passé près de vingt ans dans les coursives des plus grands établissements pénitentiaires de France.

A Lyon, Fleury-Mérogis, Nanterre ou aux Baumettes, Christelle Rotach a été le témoin de l’évolution de la politique carcérale et de sa population. Dans un ouvrage sobrement intitulé Directrice de prison*, elle livre le récit rare du quotidien de ses milliers de fonctionnaires qui, chaque jour, passent derrière les barreaux.

La parole des agents qui travaillent en prison est rare et souvent contrôlée. Comment votre ouvrage a-t-il été reçu par l’administration pénitentiaire ?

J’ai rapidement expliqué à ma hiérarchie que je travaillais sur un projet de livre, et je l’ai tenu informée en fonction de l’avancement du livre. Ça n’a suscité aucune remarque, ni positive ni négative, c’est traité comme un événement mais sans qu’on m’impose une relecture ou une quelconque ligne de conduite.

Pourquoi ces témoignages sont-ils si rares selon vous ?

Il y a plusieurs niveaux d’explication. Le silence est un moyen pour l’ensemble des personnels de se protéger par rapport à ce qu’ils vivent au quotidien et pour protéger leurs proches et leurs familles. On n’a pas forcément envie de tout raconter, notamment quand il y a des incidents. Si le personnel parle peu, c’est peut-être aussi parce qu’on manque d’oreilles pour nous écouter. Je ne sais pas si, en dehors de notre hiérarchie, la société a vraiment envie de nous entendre. Si le personnel est aussi discret, c’est parce qu’il n’est pas toujours reconnu à la hauteur de ce qu’il offre à la société.

Un long chapitre de votre livre est consacré au rapport à la mort entretenu par le personnel en prison. Quel est-il ?

Devoir gérer le décès de détenus a été très marquant pour moi. Ça l’est tout autant pour les personnels, c’est toujours un sentiment d’échec quand on ouvre la porte d’une cellule et qu’on découvre une personne qui a mis fin à ses jours. C’est très difficile à gérer pour ceux qui arrivent en premier sur les lieux. Ça l’est aussi pour ceux qui pratiquent les gestes de premiers secours – parce qu’ils sont toujours tentés – ça a un impact énorme pour toutes ces personnes-là. Il faut aussi gérer l’aspect administratif.

Quand il y a un décès dans un établissement pénitentiaire, c’est toujours considéré comme une mort suspecte. Le parquet se déplace puis une enquête démarre. Les gens sont interrogés, on vérifie si toutes les démarches habituelles ont été menées, tout ça alimente un sentiment de culpabilité.

On se pose aussi des questions par rapport au contexte, est-ce qu’on a eu la bonne attitude ?

On a beaucoup progressé dans la prise en charge du risque suicidaire, mais quand le passage à l’acte aboutit, c’est qu’on n’a pas eu les signaux suffisants.

Aviez-vous été préparée à cela ?

Non. Pendant ma formation, la question n’a pas été abordée. Elle l’est pendant les stages, mais pas à l’école et on n’y est pas du tout préparé. Et je ne m’attendais pas du tout à devoir gérer ces situations-là. De plus en plus, on essaie de recevoir les familles avec plusieurs professionnels et éviter les tête-à-tête. Parce que c’est extrêmement violent. Lorsqu’on est directement mis en cause par les proches mais aussi quand les familles sont bouleversées et sont dans le chagrin, tout cela est extrêmement violent pour nous.

Vous dîtes, qu’à l’image de la société, la population carcérale a changé. En quoi ? Comment a-t-elle évolué depuis vos débuts à la pénitentiaire ?

Je ne sais pas si c’est la population pénale qui a évolué ou si ce sont nos préoccupations qui ont changé. Le curseur a évolué. Aujourd’hui, on met moins le focus sur la gestion des grands bandits ou des détenus du crime organisé. On a des préoccupations plus importantes sur le très jeune public, qui est dans une hyperviolence, une organisation grégaire, et souvent dans une grande frustration. C’est avec ce public qu’on rencontre le plus de difficultés en prison.

Si nous sommes rodés dans la prise en charge des détenus qui posent des problèmes de sécurité, on l’est moins sur la prise en charge du jeune public. On essaie aussi de mettre l’accent sur la prise en charge des détenus qui souffrent de maladies mentales et bien évidemment sur les détenus radicalisés. Ça ne veut pas dire que ces détenus n’existaient pas auparavant ou qu’on néglige aujourd’hui les autres catégories de détenus, mais nos préoccupations concernant certains publics ont évolué.

Vous évoquez également la « sainte Trinité » en prison : « Tabac-Télé-Frigo ». De quoi s’agit-il ? A quoi tiennent le calme et l’équilibre relatif dans une prison ?

En prison le diable se niche toujours dans les détails. L’incarcération en elle-même est contre-nature. Donc quand on enferme quelqu’un, il se raccroche à certaines choses du quotidien. C’est le cas de la cantine. Les détenus ont la possibilité d’acheter du tabac, des confiseries, d’avoir une télévision en cellule. C’est ce qui permet de tenir, de geler le temps de détention. Quand il y a des défaillances, ça a forcément des conséquences sur le climat en détention et c’est souvent dramatique. Ce sont des petites choses qui font que le temps passe et ils y tiennent particulièrement.

Le fait d’être une femme dans ce milieu a été une source de souffrance ou de difficultés ?

Face aux détenus, jamais. Le paysage pénitentiaire est assez mixte. On a, de longue date, des personnels soignants féminins, des enseignantes qui interviennent en prison et de plus en plus de surveillantes depuis les années 2000. Idem pour les directrices de prison depuis les années 90, on représente maintenant 55 % du corps. En revanche, cela a parfois été plus problématique par rapport aux personnels, certains avaient des comportements machistes. Mais c’est de moins en moins vrai.

Vous évoquez aussi l’épuisement professionnel dont vous avez été victime. Comment tenir lorsqu’on exerce en prison ?

C’est un peu galvaudé de dire que c’est une vocation mais on tient parce qu’on réalise qu’on sert vraiment l’État et la société. Ça peut paraître curieux de dire ça, mais c’est une véritable mission de service public de travailler en prison, c’est aussi une preuve d’humanité de participer au retour dans la société des personnes qui sont passées par les murs de la prison. Ce que le public oublie souvent, c’est que tous les gens qui passent par nos établissements ressortent à un moment ou un autre. On a besoin de les préparer à réintégrer la société.

On nous dit que la réinsertion marche mal mais il faut parfois mesurer la situation de laquelle on part, de la désocialisation totale d’un certain nombre de détenus. Dire évidemment que chaque détenu ressortira avec un boulot et un appartement à sa sortie de prison, c’est complètement illusoire. Mais on essaie déjà de travailler avec eux sur des petites choses, sur l’acquisition d’habiletés sociales. Pour eux, c’est déjà un grand pas.

*Directrice de prison, de Christelle Rotach. (Ed. Plon)