Procès Mediator : « On était dans un système où le doute profite au médicament... »

PROCÈS Les premiers témoins ont détaillé, ce mardi, les nombreuses alertes qui auraient dû conduire au retrait du Mediator bien avant 2009

Vincent Vantighem

— 

Largement détourné comme coupe-faim pendant plus de 30 ans, l'antidiabétique Mediator est accusé d'avoir causé plusieurs centaines de morts
Largement détourné comme coupe-faim pendant plus de 30 ans, l'antidiabétique Mediator est accusé d'avoir causé plusieurs centaines de morts — Fred Tanneau AFP
  • Le procès du Mediator s’est ouvert le 23 septembre pour une durée de six mois.
  • Les laboratoires Servier répondent de tromperie aggravée et d’homicides involontaires.
  • Ce mardi, les premiers témoins ont détaillé les alertes qui auraient dû conduire au retrait du médicament bien avant 2009.

Nassau, capitale des Bahamas. Ses palmiers. Sa plage de Paradise island. Et ses cocktails rhum-coco. Chargée d’examiner le dossier Mediator pendant plus de six mois, la 31e chambre du tribunal correctionnel de Paris s’est invitée là-bas, ce mardi, pour une raison bien moins sympathique : un colloque de l’industrie pharmaceutique organisé en 1971.

A l’époque, entre deux bains de mer, un docteur est chargé de dévoiler les résultats d’une étude sur des rats traités à la norfenfluramine. Derrière ce nom barbare, se cache en fait la substance que métabolise l’organisme quand on lui fournit du Mediator (benfluorex). « Et bien, au bout de 35 jours, les rats étaient tellement faibles, quasi-mourants, qu’on a dû arrêter le traitement… », a raconté Aquilino Morelle à la barre, ce mardi.

Connu pour être l’ancienne plume de François Hollande, ce témoin est surtout l’un des trois membres de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) chargés de rédiger un rapport sur la dangerosité du Mediator en janvier 2011. Et sa conclusion est sans appel : « Si on reprend l’historique, on se rend compte que ce médicament n’aurait pas dû être commercialisé… »

Une alerte en 1997, d’autres en 1999. Et encore en 2005

Saut qu’il l’a été en 1974. Et que 45 ans plus tard, près de 4.000 patients réclament aujourd’hui justice pour avoir été « gravement trompé » sur ses effets secondaires. Les trois membres de l’Igas sont donc venus apporter de l’eau à leur moulin toute l’après-midi de ce mardi. A commencer par Etienne Marie qui a expliqué que ce produit – dont 144.570.777 boîtes ont été vendues entre 1984 et 2009 pour un chiffre d’affaires de 494 millions d’euros – n’avait en fait qu’un « intérêt thérapeutique très faible ».

Et pour cause, indiqué pour soigner le diabète, le Mediator était en fait prescrit comme un coupe-faim. Un anorexigène, somme toute. Comme ceux qui ont été retirés du marché à la fin des années 1990. Tous, sauf le Mediator donc. Ce n’est pourtant pas les alertes qui manquaient. Membre de l’Igas, Anne-Carole Bensadon en a, pour sa part, dressé la liste à la barre.

Une insuffisance aortique détectée chez un patient en 1997. Plusieurs hypertensions artérielles pulmonaires sur d’autres en 1999. Et d’autres encore en 2005. « Mais on était dans un système où le doute profite au médicament, déplore l’inspectrice. La vie du médicament est prioritaire sur la vie du malade. Et ça, on a trouvé que c’était inadmissible… »

L’ancien numéro 2 de Servier en pleurs à la barre

« Inadmissible. » Un mot qui a rythmé cette journée d’audience. Mais dans des sens différents. Car peu avant les membres de l’Igas, il a été utilisé par certains des prévenus appelés à la barre pour donner leur position alors que ce procès, prévu pour durer plus de six mois, entre dans le vif du sujet. « Je suis conscient de la gravité de cette affaire. Mais je conteste les infractions qui me sont reprochées », a ainsi annoncé Jean-Philippe Seta, ancien numéro 2 de Servier.

Et fondant en larmes à la barre, ce fils et petit-fils de médecin précise : « J’ai décidé de consacrer ma vie à soigner et guérir. Qu’on puisse penser que j’ai pu intentionnellement faire du mal à des patients, c’est insupportable pour moi… » Actuellement représentant des laboratoires Servier, Emmanuel Canet était, lui aussi, tout autant ému et n’a pu faire autrement que de lire sa déclaration. « Il est inimaginable que le laboratoire Servier ait pu sciemment laisser sur le marché ce médicament tout en connaissant ses effets secondaires graves. »

Les laboratoires n’ont pas été interrogés par l’Igas

Car aujourd’hui, même pour les laboratoires Servier, il n’est plus question de contester la dangerosité de ce médicament qui pourrait causer la mort, à terme, de 2.100 personnes. Mais bien d’avoir engrangé des profits tout en connaissant les conséquences dévastatrices.

Intelligemment, François de Castro, l’un des avocats des laboratoires, a donc demandé aux membres de l’Igas pourquoi ils n’avaient pas interrogé les responsables de Servier avant de publier leur rapport qui fait aujourd’hui référence. « Ils n’ont jamais demandé à être entendus », s’est simplement défendu Aquilino Morelle. Désormais, ils le souhaitent. Ils disposent d’un peu plus de six mois pour cela. Et ils n’ont pas l’intention de s’en priver.