Attentat raté de Notre-Dame : « Ils lui avaient déjà bien mangé le cerveau », la mère d'une accusée raconte son impuissance

PROCES Les proches de Sarah Hervouët, jugée depuis une dizaine de jours pour une attaque au couteau à Boussy-Saint-Antoine, dans l’Essonne, racontent son enfermement progressif dans le djihad

Caroline Politi

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Le procès de l'attentat raté devant Notre-Dame s'est ouvert lundi. La cour d'assises spéciale s'est penchée sur le rôle prédominant d'Inès Madani
Le procès de l'attentat raté devant Notre-Dame s'est ouvert lundi. La cour d'assises spéciale s'est penchée sur le rôle prédominant d'Inès Madani — BENOIT PEYRUCQ / AFP
  • Cinq femmes sont jugées par la cour d’assises spéciale pour deux attentats ratés, l’un devant Notre-Dame et l’autre en banlieue parisienne. Une sixième femme et le seul homme encore vivant du dossier comparaissent pour « non-dénonciation de crime terroriste ».
  • Inès Madani est soupçonnée d’avoir joué un rôle prédominant dans ce dossier. Elle encourt, comme trois autres femmes, la réclusion criminelle à perpétuité.
  • Le verdict est attendu le 14 octobre.

« De l’extérieur, on pourrait se dire, vous n’avez pas réagi, il fallait l’enfermer votre gosse. Comme si c’était aussi simple… » Appuyée à la barre de la cour d’assises spéciale de Paris, Christelle G., cherche à remonter le fil des événements. Comprendre comment Sarah Hervouët, sa fille aînée, a pu se retrouver dans le box des accusés, soupçonnée d’avoir pris part, le 8 septembre 2016, à une attaque au couteau à Boussy-Saint-Antoine, dans l’Essonne, le second volet de l’attentat raté dit des « bonbonnes de Notre-Dame ». Attaque au cours de laquelle la jeune femme a poignardé à l’épaule un policier de la DGSI.

Silhouette gracile et voix douce, la mère de famille le reconnaît sans détour : elle n’a découvert la radicalisation sa fille que lorsque celle-ci a tenté de rallier la Syrie, en mars 2015. Elevée dans une famille catholique non pratiquante, Sarah Hervouët s’était pourtant convertie l’année précédente mais ne portait pas le voile, continuait à sortir, à fréquenter ses amies. « Il n’y avait rien de flagrant », insiste Christelle G., à la tête de son salon de coiffure. Certaines de ses copines avaient été mises au courant de sa décision, l’avaient même accompagnée dans ce choix mais toutes en étaient persuadées, la jeune femme avait choisi un islam de paix, bien loin du djihad. « Elle avait un monde secret, rien ne transparaissait, en fait je ne la connaissais pas », confiait, un peu plus tôt dans la journée, non sans une pointe d’amertume, Ptysem, l’une d’elle.

« J’ai décidé de lui faire confiance »

Seule Natacha, sa sœur adorée, lui fait part de ses inquiétudes dès le début de l’année 2015. Lorsque son visage fin s’affiche sur l’écran de la visioconférence – elle réside désormais au Canada – Sarah Hervouët exulte. En dépit de l’enjeu, impossible pour elle de cacher la joie de voir sa cadette dont elle reste proche. La jeune femme, aujourd’hui gérante d’un restaurant, raconte ce soir où elle a découvert, sous le lit, un sac de voyage plein de vêtements et de biens de première nécessité. Lorsqu’elle lui fait part de ses craintes de la voir partir en Syrie, sa sœur esquive, lui parle d’humanitaire. « J’ai décidé de lui faire confiance, comme je l’ai toujours fait », confie-t-elle. Sarah Hervouët prendra quelques semaines plus tard la route de la Syrie.

« Le manque de père, de stabilité, d’amis aussi. Le fait de ne pas se sentir bien, c’est ce qui l’a emmené à penser que c’était la solution. » C’est ainsi que Natacha, qui s’est expatriée en juin 2016, moins de trois mois avant l’attentat, résume les raisons qui ont poussé son aînée, que tous décrivent comme influençable, à s’enfermer dans l’islam radical. Dès l’adolescence, Sarah Hervouët est mal dans sa peau. Elle subit des moqueries car elle ressemble à son père biologique qui l’a abandonnée. Son père adoptif – il l’a reconnu dès sa naissance – est aimant mais absent et maladroit. Peu avant sa conversion, il la renvoie sans ménagement du Gabon, où il réside, après huit mois passés ensemble. A la barre, ce grand gaillard, chemise noire et veste en cuir semble sidéré par la situation. « C’est une fille tellement gentille », répète-t-il inlassablement. Assise dans le box, Sarah Hervouët fond en larmes. « Je voulais m’excuser pour tout le mal que je t’ai fait, désolée de t’avoir déçu. »

« Elle est passée devant moi en me disant “tu m’as gâché la vie” »

Son arrestation in extremis à la frontière syrienne ne met pas un terme à sa radicalisation. « Quand je l’ai récupérée, ils lui avaient déjà bien mangé le cerveau. Elle est passée devant moi en me disant “tu m’as gâché la vie” », se remémore sa mère. Dès son retour, Sarah Hervouët se voile entièrement, passe des heures sur les réseaux sociaux à regarder des vidéos et à dialoguer avec des djihadistes. L’enquête mettra notamment en lumière qu ’elle a tenté de se marier avec plusieurs terroristes tristement célèbres : Larossi Abballa, l’auteur du meurtre des policiers de Magnanville, Adel Kermiche qui a assassiné le prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray ou encore Mohamed Lamine Aberouz, jugé dans ce dossier pour non-dénonciation de crime terroriste mais également mis en examen pour complicité d’assassinat dans l’attentat de Magnanville. Si sa mère ignorait tout de ces relations, elle reconnaît que « se marier, fonder une famille, c’était une des obsessions de [sa] fille. »

Malgré de multiples signalements à la DGSI, Christelle G. ne parvient pas à détourner sa fille de ses funestes projets. C’est elle qui prévient les services de renseignement le 7 septembre, inquiète de ne pas avoir de nouvelles sa fille. « La suite, je l’ai découverte à la télé. » Sarah Hervouët le sait, elle encourt la perpétuité. Mais l’accusée veut croire, qu’une fois sa dette payée elle aura une seconde chance. Submergée par les larmes et l’émotion, elle en a fait la promesse à sa sœur. « Même si ça met 20 ans, on se retrouvera et on reprendra la vie là on l’a laissée », lui lance-t-elle avant que la visioconférence ne s’éteigne.