Affaire Epstein : La délicate enquête des policiers pour trouver des victimes françaises

VIOLS Ouverte fin août, l’enquête française sur les agissements de Jeffrey Epstein n’a débouché sur aucune plainte officielle pour le moment

Vincent Vantighem avec T. Chevillard, P. Berry & M. Cousin

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L'appartement parisien de Jeffrey Epstein a fait l'objet d'une perquisition de treize heures, lundi 23 septembre.
L'appartement parisien de Jeffrey Epstein a fait l'objet d'une perquisition de treize heures, lundi 23 septembre. — JACQUES DEMARTHON / AFP
  • Accusé de viols sur mineurs, l’homme d’affaires américain Jeffrey Epstein est mort en prison le 10 août dernier.
  • Une enquête a été ouverte pour savoir s’il aurait pu faire des victimes françaises.
  • Les seuls témoignages recueillis évoquent des faits aujourd’hui prescrits.

Le principal accusé est mort. L’homme soupçonné d’être son complice se terre. Quant aux victimes, elles sont « terrorisées à l’idée de témoigner », selon une source proche du dossier. Celles qui le font évoquent d’ailleurs des faits si anciens qu’ils n’ont quasiment aucune chance d’aboutir, un jour, à un procès en France…

Un mois après son ouverture par le parquet de Paris, l’enquête préliminaire pour « viols » et « agressions sexuelles » menée dans le sillage des révélations sur Jeffrey Epstein s’avère toujours aussi délicate à mener. Chargés du dossier, les enquêteurs de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) ne ménagent pourtant pas leur peine. Lundi, avenue Foch, ils ont perquisitionné pendant treize heures le luxueux appartement qui appartenait à l’ancien magnat de la finance.

Il faut dire qu’il fallait fouiller une cinquantaine de pièces réparties sur 800 m². Dont une salle dédiée aux séances de massage. « Quasiment deux mois après son suicide, je me demande bien ce qu’ils ont pu trouver… Les proches d’Epstein ont largement eu le temps de faire le ménage là-bas, regrette Yaël Mellul, présidente de l’association Femme et Libre, qui tente de recueillir la parole des victimes tout en déplorant la lenteur de la justice sur ce dossier. De toute façon, le vrai problème, c’est qu’on n’a pas reçu assez de témoignages. »

Une figure du show-business français au rang des victimes

Après avoir enregistré trois premières dépositions entre fin août et début septembre, l’OCRVP a, chose peu fréquente, lancé le 11 septembre un appel sur les réseaux sociaux* pour obtenir davantage de témoignages à charge. Selon nos informations, d’autres victimes se sont manifestées depuis. « Bien souvent, ce sont des filles qui étaient très fragiles durant leur jeunesse et qui parlent de faits aujourd’hui prescrits », indique l’une de nos sources.

Dans le lot, figure notamment une personnalité du show-business français qui a confié avoir été victime des agissements de Jeffrey Epstein, à Paris et à Palm Beach (Floride, Etats-Unis) dans les années 1990, alors qu’elle était tout juste majeure. Elle a décrit des faits trop éloignés dans le temps pour donner lieu à des poursuites mais suffisamment précis pour cerner le terrible « système Epstein ».

Ainsi, elle a expliqué que Ghislaine Maxwell, très proche d’Epstein à l’époque, avait agi comme « une mère » avec elle, finançant en partie ses études et prenant régulièrement de ses nouvelles. En confiance, elle aurait donc, ensuite, accepté son invitation à se rendre à un week-end aux Etats-Unis dans la propriété d’Epstein. C’est à cette occasion qu’elle aurait été agressée sexuellement par le magnat multimillionnaire, selon une source proche du dossier.

Une mannequin néerlandaise droguée et violée

Si l’enquête judiciaire française a été ouverte après les révélations sur Jeffrey Epstein, c’est surtout la personnalité de Jean-Luc Brunel qui intrigue aujourd’hui les enquêteurs. Gravitant dans le milieu du mannequinat, ce Français de 72 ans est soupçonné d’avoir joué le rôle de « rabatteur » pour le compte d’Epstein. C’est-à-dire de lui avoir envoyé des jeunes filles, parfois mineures, afin que le trader américain puisse assouvir ses fantasmes.

L'agent français Jean-Luc Brunel le 5 juillet 2019 à la soirée blanche du Paris Country Club.
L'agent français Jean-Luc Brunel le 5 juillet 2019 à la soirée blanche du Paris Country Club. - FACEBOOK

Mais Jean-Luc Brunel est, lui aussi, accusé de viols et d’agressions sexuelles. La plupart des témoignages enregistrés par l’ORCVP concernent aujourd’hui des faits qui lui sont reprochés. Ainsi, Tania**, une mannequin néerlandaise, a raconté aux enquêteurs pendant 4h30, le 9 septembre, comment elle avait été droguée puis violée par l’agent de mannequins, ainsi que l’a révélé Médiapart. Elle ne serait pas la seule. Toujours selon nos informations, une jeune femme qui a été très proche de lui a aussi pris contact avec les policiers il y a quelques jours à peine. Mais à chaque fois, les faits rapportés semblent prescrits.

Quand Jean-Luc Brunel castait des mannequins au Brésil

Disparu de la circulation depuis une soirée au Paris Country Club, le 5 juillet – soit la veille de l’arrestation d’Epstein à New-York – Jean-Luc Brunel se trouverait, aujourd’hui, en Amérique du Sud, selon Le Parisien. Il s’agit d’un continent qu’il avait l’habitude de fréquenter, comme l’ont remarqué les policiers. Début avril, il était ainsi dans les locaux de l’agence brésilienne Mega afin de caster des mannequins dans le but de les emmener à New York, comme le montre un post Facebook.

Toujours selon Le Parisien, Jean-Luc Brunel souhaiterait s’exprimer publiquement pour se défendre des accusations dont il fait l’objet. Et cela même s’il n’est visé, pour l’instant, par aucun mandat d’arrêt officiel. « Sur le plan judiciaire, on n’a rien à lui reprocher car les faits le concernant sont prescrits », indique une source policière.

« Oui, il va bien falloir qu’on entende [Brunel] un jour… »

Les agents de l’OCRVP ont tout de même lancé des démarches pour s’assurer qu’il avait quitté le sol français et le localiser afin d’être prêts si, un jour, ils disposent d’éléments plus concrets à son encontre. C’est aussi sans doute pour cette raison qu’ils ont perquisitionné, le 17 septembre, Karin Models, l’agence de mannequins qu’il a fondée dans le 8e arrondissement de Paris. « Les conditions ne sont pas remplies pour le moment, confirme une autre source policière. Mais, oui, il va bien falloir qu’on l’entende un jour… » Quitte à ce que cela soit sous le régime de l’audition libre, moins contraignant que celui d’une garde à vue.

Quoi qu’il en soit, trois associations de défense des jeunes femmes sont aujourd’hui en train de s’organiser pour intégrer officiellement la procédure. La représentante de l’une d’entre elles doit d’ailleurs être entendue très prochainement à l’OCRVP. Et toutes les trois se disent toujours ouvertes pour recueillir le témoignage de victimes potentielles et les aider. « Il suffit que l’une d’entre elles s’exprime publiquement pour que des dizaines d’autres le fassent aussi », pense ainsi Yaël Mellul. Pour l’instant, un mois après son ouverture, l’enquête judiciaire n’a toujours pas recueilli la moindre plainte officielle.

* Les enquêteurs invitent tout témoin ou victime de l’affaire à composer le 06 83 67 43 57

** Le prénom a été changé