Attentat raté de Notre-Dame : « On se torture l’esprit pour savoir où on a merdé », confie le père d’une accusée

PROCES Les proches d’Inès Madani, considérée comme l’un des éléments moteurs des tentatives d’attentats de Notre-Dame et de Boussy-Saint-Antoine, ont assisté à sa radicalisation sans parvenir à l’endiguer

Caroline Politi

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Ines Madani lors de son procès pour association de malfaiteurs terroriste.
Ines Madani lors de son procès pour association de malfaiteurs terroriste. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Inès Madani, 22 ans, est la plus jeune des accusées mais soupçonnée d’être l’élément moteur de ce commando de femmes.
  • Elle a déjà été condamnée à huit ans de prison en avril pour avoir poussé des femmes à se rendre en Syrie.
  • Elle encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

« Expliquer, ça va être compliqué… » Appuyé à la barre de la cour d’assises spéciale de Paris, Patrick Madani, chemise bleu clair et petit bouc, peine à savoir par où commencer. Comment sa fille de 22 ans, Inès, jugée depuis lundi pour deux attentats ratés, l’un à la voiture piégée devant Notre-Dame de Paris et le second au couteau à Boussy-Saint-Antoine, dans l’Essonne, a-t-elle basculé dans le djihad ? «  Quand je repasse l’enfance de ma fille, je ne vois pas de traumatisme. Dans la famille, il n’y a ni divorce, ni alcoolisme », se désespère ce chauffeur de bus de 59 ans.

A la barre, les parents et les sœurs de la jeune femme de 22 ans ravivent leurs souvenirs pour retracer son enfermement progressif dans l’islam radical. Tous croient d’abord à une crise d’adolescence. Inès Madani vit mal son surpoids, ne peut accéder à ses études de pâtisserie à cause d’une hernie discale, s’isole. Elle décroche du lycée en Première, se lance dans des études d’arabe dans un institut privé avant de lâcher également. « Elle était à la maison 80 % du temps, dans sa chambre, les volets clos, sous sa couette », se remémore Aïcha, sa mère. A l’époque, leurs relations sont orageuses. « On était en conflit permanent, je n’avais plus d’autorité sur elle, je l’ai abandonnée », lâche-elle en larmes.

« En parlant avec elle, je vais peut-être trouver un déclic »

Ses parents assistent impuissants aux mauvaises rencontres. Il y a d’abord cette vague connaissance d’une de ses sœurs aînées dont elle se lie d’amitié. Ensemble, elles regardent des vidéos de propagande. A la fin de l’année 2014, cette dernière lui propose de partir avec elle en Syrie. L’adolescente refuse mais la spirale est amorcée. Chez les Madani, la pratique religieuse est présente mais modérée. Son père, d’origine algérienne et normande, s’est converti à l’islam à l’adolescence. Alors, lorsqu’il sent sa fille se radicaliser, il cherche à la raisonner, l’emmène voir un imam ou tente de s’appuyer sur les textes religieux pour la remettre sur le bon chemin. « En parlant avec elle, je vais peut-être trouver un déclic », espère-t-il alors.

Tout change au début de l’année 2016 lorsqu’ils reçoivent une interdiction de sortie du territoire. Les Madani comprennent alors que rejoindre la Syrie est une idée fixe pour leur fille. Ils lui confisquent son téléphone, coupent Internet, surveillent de près ses fréquentations et ses sorties. Ils consultent également une association de déradicalisation, envisagent même de mettre un "mouchard" dans son sac avant de se raviser. « Si elle l’avait trouvé, ça aurait coupé tous nos liens », explique son père. Mais le couple travaille, impossible d’avoir un œil à longueur de journée sur la jeune fille. Elle commande un nouveau téléphone, poursuit dans leur dos ses activités sur Internet.

Malgré la gravité de la situation, la famille fait bloc. « On s’est dit, la police la surveille donc c’est bon », explique à la barre sa mère. Jusqu’au bout, son père tente de la sortir de cette spirale. En août 2016, il l’emmène en vacances en Corrèze où pense-t-il, le réseau Internet est moins bon qu’en Ile-de-France. « Je me disais que ça pouvait être un tournant, une sorte de cure. » En vain. Quelques jours après leur retour, Patrick Madani signale la disparition de sa fille. Il ne le sait pas encore mais Inès Madani, en cavale, est déjà recherchée pour la tentative d’attentat à Notre-Dame. « On se torture le cerveau, on se demande où on a merdé », lâche-t-il à la barre.

« Etre sur mon téléphone, ça comblait le vide »

Assise dans le box des accusées, Inès Madani, chemisier à pois et cheveux tirés en chignon, écoute ses proches raconter leur désœuvrement. Elle essuie discrètement ses larmes, précise quelques points de détails, mais évite soigneusement de les regarder. Un peu plus tôt dans la matinée, elle a livré sa version des faits et raconté d’une voix douce, presque fluette, comment elle avait trouvé, dans l’islam radical, une issue à son mal-être. A l’entendre, sa radicalisation est avant tout une réponse à son désœuvrement. « Être sur mon téléphone, ça m’occupait, ça comblait le vide. » Elle y passe des heures, à regarder des vidéos ou à discuter avec d'autres djihadistes. Elle se fait passer pour un homme, séduit des femmes elles-mêmes attirées par cette idéologie pour les pousser à partir en Syrie ou à commettre un attentat en France. Son discours, tout comme la description que font d’elle ses proches, détonne avec le rôle moteur qu’elle est soupçonnée d’avoir joué dans ce dossier.

Sa fascination pour le djihad fait écho à celle pour la mort. Au président qui l’interroge sur les raisons qui l’ont poussée à adopter les thèses de l’État islamique, elle explique que son intérêt vient du fait « qu’ils autorisent le suicide ». Et d'affirmer face au magistrat sceptique : « Les opérations de martyr, ça revient à cela. » Elle assure d’ailleurs avoir menacé le policier de la DGSI avec un couteau pour qu’il lui tire dessus. Mais si elle cherchait tant à mourir en martyr, pourquoi a-t-elle pris la fuite après avoir laissé une voiture remplie de six bonbonnes de gaz devant un restaurant face à la cathédrale Notre-Dame, la tance l’avocate générale. « Je comptais rester dans la voiture, mais Ornella Gilligmann [également accusée] m’a convaincue », lâche-t-elle. Elle encourt la réclusion criminelle à perpétuité.