Attentat déjoué devant Notre-Dame de Paris : «Un commando» de femmes aux assises

PROCES Huit personnes, dont six femmes, sont jugées dès ce lundi pour deux tentatives d’attentat, dont l’une dirigée contre un restaurant face à Notre-Dame de Paris

Caroline Politi avec Thibaut Chevillard

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Le soir du 3 au 4 septembre 2016, une voiture piégée a été déposée devant Notre-Dame de Paris (image d'illustration)
Le soir du 3 au 4 septembre 2016, une voiture piégée a été déposée devant Notre-Dame de Paris (image d'illustration) — bertrand GUAY / AFP
  • Dans la nuit du 3 au 4 septembre 2016, une voiture remplie de six bonbonnes de gaz et aspergée de gazole a été déposée devant un restaurant bondé face à Notre-Dame de Paris.
  • Le 8 septembre, trois femmes armées de couteau sont interpellées à Boussy-Saint-Antoine dans l’Essonne.
  • Huit personnes, dont six femmes, sont jugées pour ces deux tentatives d’attentat.

Il s’en est fallu de peu, cette nuit du 3 ou 4 septembre 2016, pour que les trottoirs de Paris ne soient à nouveau ensanglantés, moins d’un an après les attaques terroristes. Cela n’a tenu, selon les juges d’instruction de l’ancienne section antiterroriste du parquet de Paris, qu’à « un mauvais choix de carburant ». Huit personnes, dont six femmes, sont jugées à partir de ce lundi et pour trois semaines par la cour d’assises spéciale pour deux tentatives d’attentat en région parisienne. La majorité d’entre elles encourent la réclusion criminelle à perpétuité.

Ce matin de septembre, il est un peu plus de 3h30 lorsqu’une Peugeot 607 s’arrête en pleine voie devant un bar, face à la cathédrale Notre-Dame. Malgré l’heure avancée, une soixantaine de personnes sont encore attablées. Intrigué, le gérant averti la police qui découvre dans le véhicule six bonbonnes de gaz, toutes aspergées de gazole, ainsi qu’une cigarette à moitié consumée. Le dispositif, selon les experts, est redoutable, seul l’utilisation de gazole, moins inflammable que l’essence, l’a rendu inopérant. « L’explosion d’une seule des six bonbonnes de gaz aurait projeté  des projectiles sur plus de 100 mètres […] ce qui augurait d’un carnage », insiste les magistrats. Le jour même, deux suspectes, fichées S, sont identifiées : Inès Madani, 19 ans et Ornella Gilligmann, 29 ans.

« C’est une affaire d’émulation, d’interaction réciproque »

A en croire cette dernière, interpellée le lendemain des faits alors qu’elle prenait la fuite vers le sud de la France avec son mari et ses trois enfants, cet attentat raté prend ses origines dans un flirt sur Internet. A l’époque, Inès Madani a pris l’habitude de se faire passer pour un homme sur les réseaux sociaux, elle y séduit des femmes ayant embrassé l’idéologie djihadiste pour les pousser à partir en Syrie ou à commettre une attaque en France. Aux juges d’instruction, Ornella Gilligmann affirme avoir agi par amour pour cet « homme » qui a su « trouver les mots », persuadée que sa complice était la sœur de son promis. Elle précise néanmoins aux juges avoir tenté de saboter l’attentat, en remplaçant sciemment l’essence par le gazole.

Faux, rétorque Inès Madani : selon elle, l’idée de la voiture piégée lui a été soufflée par Ornella Gilligmann. « Ma cliente reconnaît sa part de responsabilité mais attend que chacun prenne la sienne », insiste son avocat, Me Laurent Pasquet-Marinacce. Il dément le rôle moteur qu’aurait pu jouer sa cliente, souvent présentée comme la « tête pensante » de ce dossier. « C’est une affaire d’émulation et d’interaction réciproque », balaie le conseil. Reste que contrairement à Ornella Gilligmann, le périple criminel de sa cliente se poursuit au-delà de l’attentat raté.

L’ombre de Rachid Kassim

Se sachant activement recherchée, Inès Madani contacte, via une connaissance, Rachid Kassim. Mis en examen, ce djihadiste, a priori décédé en zone irako-syrienne en février 2017, est soupçonné d’avoir téléguidé plusieurs attentats sur le sol français. Selon les magistrats instructeurs, dans ce dossier, il aurait joué le rôle d’entremetteur, faisant se rencontrer des femmes prêtes à passer à l’acte, leur soufflant un mode opératoire. Il conduit ainsi Inès Madani jusqu’au domicile d’Amel Sakaou, à Boussy-Saint-Antoine (Essonne). Il convainc également Sarah Hervouët, convertie de 23 ans qui lui a fait part de sa volonté de passer à l’acte, de rejoindre ses « sœurs » en région parisienne.

Dans la soirée du 8 septembre, les trois femmes, sachant les policiers à leurs trousses, quittent précipitamment l’appartement d’Amel Sakaou, armées de couteaux. La suite de leur plan est floue. Arrivée sur le parking, Sarah Hervouët poignarde à l’épaule le conducteur d’une camionnette à l’épaule. Savait-elle qu’il n’était autre qu’un agent de la DGSI en charge de les surveiller ? Rien n’a permis de le prouver au cours de l’enquête. Le fonctionnaire assure, en revanche, que sans un geste d’évitement la lame du couteau se plantait dans son cou.

Si Amel Sakaou est interpellée sans difficulté, Inès Madani menace un autre policier avec un couteau, s’approche malgré ses sommations, le poussant à lui tirer une balle dans la cuisse. En audition, la jeune femme explique qu’elle cherchait à le provoquer pour mourir en martyre. « Mes clients ont la certitude qu’ils ont failli mourir ce soir-là, assure Me Laurent-Franck Lienard, avocat des deux fonctionnaires de la DGSI. Ces femmes cherchent à minorer leur implication mais tout leur parcours témoigne de leur engagement dans la lutte armée, elles étaient déterminées à aller jusqu’au bout. » Le procès est prévu pour durer jusqu’au 11 octobre.