Incendie du Cuba Libre : « L’odeur de brûlé quand je l’ai embrassée ne me quittera jamais »

COMPTE-RENDU Quatorze personnes sont mortes asphyxiées dans l’incendie de ce bar à Rouen en août 2016

Helene Sergent

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Plusieurs proches de victimes de l'incendie du Cuba Libre sont venus témoigner au tribunal correctionnel de Rouen.
Plusieurs proches de victimes de l'incendie du Cuba Libre sont venus témoigner au tribunal correctionnel de Rouen. — JEROME MARS/JDD/SIPA
  • Les deux gérants du Cuba Libre, des frères âgés de 40 et 48 ans, sont jugés jusqu’au 17 septembre devant le tribunal correctionnel de Rouen.
  • Ils sont poursuivis pour « homicides et blessures involontaires par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ».
  • Ils encourent une peine maximale de cinq ans d’emprisonnement et 75.000 euros d’amende.

De notre envoyée spéciale à Rouen (Seine-Maritime),

Sur les bancs du public, un soupir s’échappe à la suspension. L’air a parfois manqué tant la violence, la peine ou la haine ont submergé la salle d’audience. Pendant près de trois heures, les familles de plusieurs jeunes victimes de l’incendie du bar le Cuba Libre se sont succédées à la barre.

Pères, mères, beaux-parents, frères ou cousins ont livré au tribunal le récit de leur vie d’après. Celle entamée depuis l’annonce de la mort de leur proche cette nuit du 5 août 2016, dans l’incendie du sous-sol de cet établissement de Rouen. Tour à tour, à quelques mètres des deux gérants poursuivis pour « homicides et blessures involontaires », ils sont venus raconter qui étaient les quatorze victimes disparues.

« On lui a fait un bisou et on est parti »

Lorsqu’il replonge au matin du 6 août 2016, le corps de Johnny Autin est pris de tremblements. Lunettes carrées relevées sur le front, cramponné à la barre, le père de Mégane, 20 ans, décédée dans l’incendie, raconte : « Il a fallu l’identifier. Je me souviens des mots de sa maman, elle a dit “oui c’est elle”. Je me suis approché, c’était bien elle. Elle ne bougeait plus. On lui a fait un bisou et on est parti. »

Comme lui, la maman d’Ophélie, l’une des quatorze victimes, a livré au tribunal chaque détail de cette matinée. « Lorsque je suis entrée dans cette pièce blanche, j’ai découvert ma poupée. Toute noire. Ses yeux étaient brûlés, je ne voyais plus ses cheveux blonds. Cette odeur de brûlé quand je l’ai embrassée ne me quittera jamais », souffle-t-elle en larmes. Face aux trois magistrates chargées de juger les gérants du bar, les mêmes mots reviennent chaque fois : l’inquiétude, l’incrédulité, le déni puis l’absence devenue béante.

Âgées pour la plupart de 18 à 25 ans, les victimes ont été prises au piège dans l’incendie du sous-sol du bar. Recouverte d’une mousse isolante particulièrement inflammable, cette pièce disposait d’une issue de secours. Elle était restée verrouillée, « par oubli », a reconnu l’un des deux gérants.

Le vide et les questions

Pour tenter de dire l’indicible, certains ont couché sur papier les mots qu’ils voulaient adresser à la cour. D’autres étaient épaulés par leur psychologue. Une famille s’est, elle, avancée d’un bloc. Debout côte à côte sur la petite estrade en bois, les parents de Florian peinent à contenir leur colère. « Notre fils avait la vie devant lui, une petite amie, partie avec lui, des potes. Il venait d’obtenir son bac carrossier avec mention bien », énumère sa mère avant de tonner : « Aujourd’hui il est allongé trois mètres sous terre ! Les joies ? Terminées. Les rires ? Terminés. Il ne reste qu’une chaise vide et une chambre bien rangée. »

Et au néant s’ajoutent désormais les questions. Florian venait de fêter le premier anniversaire de son neveu. Sa mère, s’avance au micro : « Aujourd’hui, il a trois ans. Je ne sais pas comment il grandira avec cette histoire. Un jour, il faudra qu’on lui explique ce qui est arrivé à son oncle, je ne sais pas comment on fera ». Ophélie, qui fêtait ses 20 ans au bar ce soir-là, avait un petit frère âgé de 9 ans. « J’ai dormi avec lui pendant un an. Il rêvait de la mort. Il pleure encore souvent. Il me dit qu’il aimerait avoir un escalier pour lui faire un bisou jusqu’au ciel. Qu’est-ce que je peux lui dire à ce petit garçon ? », interroge sa mère.

« L’erreur est humaine »

Restent alors les souvenirs, que tous ont tenté de raviver face aux deux prévenus. Passionnée d’animaux, Julie était toujours « entourée de ses copines ». Mavrick, 22 ans, courrait les rallyes et aimait partir en vadrouille à moto. David et Steeve étaient eux des « oiseaux de nuit » : « Ils adoraient la fête et pas trop l’école », glisse leur père. Zacharia, 25 ans, avait terminé sa formation de gendarme. Fou de musique, il était DJ résident au Cuba Libre. « Ce devait être sa dernière soirée avant ses vacances », notent, amers, ses parents. Romain, salarié depuis un an au moment des faits devait être promu à la rentrée 2016.

Assis aux côtés de leurs avocats, les deux prévenus, Nacer et Amirouche Boutrif, ont écouté, tête baissée cachée dans leurs mains, les récits de ces vies « amputées ». A la question, sans cesse répétée par les proches des victimes : « Pourquoi l’issue de secours était verrouillée ? », le cadet, Amirouche, n’a pas su répondre. Dans un dernier mot adressé à la cour, il a bafouillé : « On est des humains. L’erreur est humaine ».

Le procès doit se tenir jusqu’au 17 septembre.