Esclavage moderne: Quinze heures de travail, 7 jours/7 pendant 10 ans, un couple jugé pour avoir exploité un Burundais

PROCES Lessive, repassage, cuisine, ménage, jardinage, garde d’enfants… Methode Sindayigaya aurait été asservi de 2008 à 2018 par un ex-ministre et diplomate burundais et son épouse

20 Minutes avec AFP

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Le palais de justice de Nanterre (Hauts-de-Seine), le 19 février 2019.
Le palais de justice de Nanterre (Hauts-de-Seine), le 19 février 2019. — Clément Follain / 20 Minutes

« Je suis devant la justice parce que pendant 10 ans, j’ai été réduit en esclavage » : un ex-ministre du Burundi et son épouse ont comparu lundi à Nanterre, soupçonnés d’avoir exploité un Burundais à leur domicile en région parisienne.

En juillet 2018, un ouvrier vient réparer des fenêtres dans une demeure cossue de Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine). Il aperçoit un homme « amaigri », « sale », en train de nettoyer le sol et en parle à sa supérieure. Quelques jours plus tard, Methode Sindayigaya est, selon ses mots, « libéré ».

Cet ancien cultivateur au Burundi raconte à la barre du tribunal de Nanterre s’être vu proposer, en 2008, un travail au domicile d’un couple aisé dans la capitale, Bujumbura. Il accepte ensuite d’accompagner la famille en France : venu au départ pour trois mois, il y restera plus d’une décennie. « Je commençais le travail le matin à 6h00 et je me couchais à 1h00 », décrit-il. Lessive, repassage, cuisine, ménage, jardinage, il prend aussi soin d’un des fils du couple, qui souffre de handicap, dit-il.

Humiliations quotidiennes

Cet homme, aujourd’hui âgé de 39 ans, décrit des humiliations quotidiennes. « Avant de terminer une tâche ils me donnaient une autre tâche à faire et quand je leur disais que c’était difficile, compliqué, ils me disaient qu’ils allaient appeler la police. »

Il raconte qu’il dormait dans la buanderie de la villa, au sous-sol, près d’une chaudière sentant le gasoil, se lavait « au robinet, avec un seau », mangeait ce qu’il restait « quand ils avaient fini ». « Pourquoi n’avez-vous pas quitté la maison ? », demande la présidente. « Où est-ce que j’allais aller ? Je n’avais pas de passeport, et j’avais toujours peur de la police », répond celui qui a obtenu depuis le statut de réfugié politique pour lui et sa famille.

« L’esclave à tout faire »

Ancien procureur, ministre de la Justice puis de l’Economie au Burundi, Gabriel Mpozagara a rejoint la France en 1979 avant de travailler à l’Unesco. Aujourd’hui âgé de 77 ans, il comparaît notamment pour « soumission à un travail forcé » et à des « conditions de travail et d’hébergement contraires à la dignité ».

Droit à la barre en costume et cravate rouge, il conteste point par point. « Methode vivait dans les mêmes conditions que nous, il mangeait comme nous. » L’ancien ministre assure n’avoir jamais pris le passeport de son employé et que c’est ce dernier qui l’avait égaré. Selon lui, il ne voulait pas quitter la France. « J’ai été victime de mon désir de protéger Methode. Si j’avais été cynique, si je lui avais dit : “M. Sindayigaya, prenez vos cliques et vos claques”, je ne serais pas là aujourd’hui ». « Je faisais le ménage même, je cuisinais moi-même », se défend aussi Candide Mpozagara, 74 ans. « Il peut inventer ce qu’il veut », dit-elle, « il était libre comme l’air ».

« Ce n’est pas un employé de maison ou même un domestique comme au XVIIe siècle, c’est le serf de la maison et l’esclave à tout faire ! », s’indigne la procureure Nathalie Foy, en requérant 3 ans de prison dont deux avec sursis. La décision du tribunal sera rendue le 21 octobre.

Nathalie Foy décrit un homme « sous emprise », qui ne pesait que « 44 kg » au moment où il a été retrouvé et n’a été payé que quelques milliers d’euros en 10 ans. « Quelle cruauté il faut avoir, quelle inhumanité il faut développer pour exploiter à ce point quelqu’un », dit-elle, estimant que le prévenu, du fait de ses « positions éminentes », ne pouvait ignorer la loi. « Il y a des faiblesses, des doutes, des contradictions, des manques de preuve dans ce dossier », réplique l’avocate de la défense, Me Dominique Naveau-Duschesne.

Une précédente comparution en 2007

En 2007, le couple avait déjà comparu dans ce même tribunal, à Nanterre : ils avaient été condamnés, puis relaxés en appel, dans un dossier similaire, qui concernait deux jeunes nièces venues du Burundi.

Ces dernières ont plaidé leur cause auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) qui a condamné la France en octobre 2012 pour avoir failli dans sa lutte contre le travail forcé. En 2013, le parlement français a introduit dans le Code pénal le travail forcé, la réduction en servitude et la réduction en esclavage.