Incendie du Cuba Libre: Trois ans après la mort de 14 jeunes, le procès des gérants du bar s'ouvre à Rouen

PROCES Quatorze personnes sont mortes asphyxiées dans l’incendie de ce bar, en août 2016

Hélène Sergent
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Les deux gérants du bar sont jugés en correctionnelle à Rouen du 9 au 13 septembre 2019.
Les deux gérants du bar sont jugés en correctionnelle à Rouen du 9 au 13 septembre 2019. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • Les deux gérants du Cuba Libre, des frères âgés de 40 et 48 ans, sont jugés jusqu’au 13 septembre devant le tribunal correctionnel de Rouen.
  • Ils sont poursuivis pour « homicides et blessures involontaires par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ».
  • Ils encourent une peine maximale de cinq ans d’emprisonnement et 75.000 euros d’amende.

Ce soir du 5 août 2016, Ophélie fête ses 20 ans. Pour l’occasion, ses amis se sont retrouvés au Cuba Libre, un bar de Rouen situé à quelques encablures de la Seine. Réunis dans l’ancienne cave de l’établissement transformée quelques années auparavant en club par ses propriétaires, quatorze d’entre eux, dont la jeune femme, vont périr dans l’incendie le plus meurtrier que la France ait connu depuis 2005.

Ce lundi, le procès des deux gérants, deux frères âgés de 40 et 48 ans, s’ouvre devant le tribunal correctionnel de Rouen. Tous deux sont jugés pour « homicide et blessures involontaires » et encourent une peine de cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende. Si l’incendie s’est déclenché accidentellement à partir de bougies qui ornaient le gâteau d’anniversaire de la jeune femme, le bilan meurtrier résulte lui d’une série de négligences et d’une législation trop laxiste, estiment les parties civiles.

Des victimes âgées de 18 à 25 ans

Il n’aura fallu que quelques minutes pour transformer le sous-sol du Cuba Libre en « tombeau », comme l’écriront les deux juges d’instruction chargés de l’enquête. Il est presque minuit lorsque l’une des amies d’Ophélie récupère le gâteau d’anniversaire et les feux de Bengale qui l’accompagne. Contrainte de se baisser pour circuler dans l’escalier raide et étroit qui mène à la piste de danse, la jeune femme n’aperçoit pas les gerbes d’étincelles qui atteignent la mousse isolante disposée au plafond, aux murs et au sol de cette ancienne cave réaménagée en 2013.

Le feu se propage immédiatement et dégage une fumée particulièrement toxique. L’unique issue de secours du sous-sol, recouverte de la même mousse, est verrouillée. Certains jeunes parviennent à remonter par l’escalier en bravant les flammes, d’autres se réfugient dans le fumoir aménagé dans la pièce. En vain. Arrivés sur place à 0h27, les pompiers récupéreront cette nuit-là le corps de treize personnes, dont la plupart étaient âgées de 18 à 25 ans. Une quatorzième victime  succombera quelques semaines plus tard à ses blessures.

De nombreuses négligences

Après de nombreuses expertises, les magistrats instructeurs ont estimé que le drame résultait essentiellement « d’une série de négligences accumulées dans le temps ». Selon eux, la configuration trop étroite et raide de l’escalier, l’emploi d’un revêtement d’isolation composé d’une « mousse polyuréthane extrêmement inflammable », l’absence de système de désenfumage, le verrouillage de la seule porte de secours et surtout la non-déclaration aux autorités municipales du réaménagement du sous-sol en piste de danse ont conduit à « créer les circonstances propices à l’accident du 6 août 2016 ».

Pour Marc François, l’avocat de la famille de Zacharia, jeune DJ amateur décédé dans l’incendie, le processus accidentel est désormais connu de tous : « On sait très précisément ce qu’il s’est passé, il y a peu de difficultés sur le fond du dossier. Mais la famille de Zacharia sait aussi pertinemment que quelle que soit la décision du tribunal, ça ne changera rien au drame qu’ils vivent depuis trois ans ».

Des contrôles insuffisants

Au lendemain de l’incendie, plusieurs voix s’étaient élevées, parmi les proches des victimes, pour pointer la responsabilité de la municipalité. Si aucun des deux frères n’avait signalé aux autorités compétentes le réaménagement de la cave en club, les gérants publiaient régulièrement des photos du lieu sur Facebook. Une publicité qui aurait dû alerter les services de la mairie de Rouen.

« L’exploitation de ce type d’établissement repose toujours sur du déclaratif. Mes clients estiment qu’il doit y avoir des contrôles systématiques, et non a posteriori, mais la mairie s’est réfugiée derrière les textes (…). Pourtant, après le drame, des contrôles systématiques ont été menés dans une vingtaine d’établissements rouennais, qui ont abouti à 7 ou 8 fermetures pour non-conformité. Si une obligation de contrôle avait existé à l’époque, le drame aurait pu être évité », souligne Dominique Lemiegre, avocat de plusieurs parties civiles. Malgré des demandes répétées formulées par certaines parties civiles et avocats aux élus locaux, la législation en matière de sécurité pour les établissements recevant du public (ERP) n’a pas évolué depuis.

Aucune des parties ne tient pour autant à « diluer » la responsabilité des gérants. « lls n’ont jamais contesté le fait que des mesures de sécurité n’ont pas été prises, abonde Antoine Vey, avocat d’un des deux gérants. Juridiquement, ils sont peut-être coupables mais humainement, ils sont aussi victimes de cette tragédie. Certaines des personnes décédées étaient leurs amis, des clients fidèles. C’est une énorme tragédie pour eux aussi, et même si c’est dur à entendre, ils sont dévastés ».

Le procès doit se tenir jusqu’au 13 septembre.