Paris: Une histoire de princesse, de garde du corps et de plombier au tribunal

PROCES La procureur a requis six mois de prison avec sursis contre la fille unique du roi d'Arabie Saoudite et huit mois, également avec sursis, contre son garde du corps. Tous deux sont accusés d'avoir violenté un artisan en septembre 2016

Caroline Politi

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Le nouveau Palais de justice de Paris aux Batignolles. (Illustration)
Le nouveau Palais de justice de Paris aux Batignolles. (Illustration) — SIPA
  • La soeur du prince héritier saoudien est visée par un mandat d'arrêt international depuis décembre 2017. Elle est soupçonné de complicité de violences volontaires et de complicité de séquestration.
  • La princesse et son garde du corps encourent jusqu'à cinq ans de prison et 75.000 euros d'amende.

Un plombier molesté, une princesse en fuite et un ancien champion de boxe thaï reconverti en garde du corps. Tel est l’improbable casting de l’affaire qui se jouait ce mardi devant la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Hassa bint Salmane, la sœur du prince hériter saoudien, est soupçonnée d’avoir donné l’ordre à Rani S., qui assure sa sécurité depuis une douzaine d’années, de frapper et séquestrer un artisan. Mais cet après-midi, seul l’homme de main est sur le banc des prévenus, entouré de sa femme et de ses enfants. La princesse, repartie en Arabie Saoudite, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis le mois de novembre 2017. Leur accusateur, encore « particulièrement éprouvé » selon son avocat, est également absent.

L’affaire démarre le 26 septembre 2016 dans l’hôtel particulier du roi d’Arabie Saoudite, avenue Foch, au cœur du très chic 16e arrondissement de Paris. Ce jour-là, Ashraf E., qui effectue des travaux de peinture dans l’immeuble, est appelé dans la salle de bain attenante à la chambre de la princesse. La vasque est endommagée et doit être remplacée. C’est à partir de là que les versions divergent.

Pour trouver un meuble similaire, l’artisan explique avoir pris son téléphone portable et photographié les références. Hassa bint Salmane affirme, de son côté, avoir aperçu son visage dans le reflet de la vitre et accuse le plombier d’avoir cherché à voler des photos pour un magazine people. Elle est soupçonné d'avoir donné l’ordre de le frapper, de « tuer ce chien », et son garde du corps de s’être exécuté avec un certain zèle. Ashraf E. affirme avoir été frappé au visage, retenu trois heures - les poignets liés - menacé avec une arme et humilié. Il s’est vu prescrire cinq jours d’ITT pour ses blessures physiques et 35 pour le préjudice psychologique.

« Si je l’entendais encore crier comme ça, j’agirais de la même manière »

Ce mardi, comme depuis le début de l’affaire, Rani S., l’agent de sécurité de la princesse, nie tout en bloc. Les coups, la séquestration, le portable arraché ou les menaces. Tout juste concède-t-il une intervention un peu brutale. « Je l’ai maîtrisé parce que je ne connaissais pas ses intentions. C’est certain que ça doit être désagréable », assure le prévenu, moulé dans un costume gris rayé de blanc. Mais s’il avait vraiment voulu faire mal à son accusateur, s’il l’avait frappé pendant quinze minutes comme ce dernier l’a affirmé dans un premier temps, « il n’aurait pas simplement eu une égratignure à l’œil », insiste l’ancien professionnel de boxe thaï.

Droit comme un « i » à la barre du tribunal correctionnel, Rani S. jure avoir agi par « réflexe » en entendant le cri de « détresse » de la princesse. « Si je l’entendais encore crier comme ça, franchement, j’agirai de la même manière. » Deux des employés du garde du corps assurent pourtant qu’il se trouvait au rez-de-chaussée lorsque l’affaire a éclaté et a été prévenu, non par des éclats de voix, mais par un coup de téléphone de sa cliente. Quid également de la séquestration ? L’agent de sécurité crie à nouveau au mensonge. L’artisan a certes été emmené dans une petite pièce, mais il « n’a jamais demandé à partir ». « J’ai quand même compté sept personnes dans la salle », lui rétorque le président, parlant « au minimum », de contrainte morale.

« Quand on n’a rien à se reprocher, on met de côté les éléments »

Dans cette affaire où les versions divergent, où l’une des deux prévenues n’a jamais été entendue par la justice, les preuves matérielles manquent cruellement. Le téléphone portable d’Ashraf E. a été détruit et les données sont irrécupérables. Le prévenu reconnaît une « terrible erreur ». « C’était notre meilleure défense pour montrer que ce Monsieur est un menteur. » Quid également de la vidéosurveillance ? Lorsque les enquêteurs ont cherché à récupérer les images de ce 26 septembre, celles-ci étaient inaccessibles. Selon les proches de la princesse, elles sont effacées au bout de quinze jours, or les policiers sont arrivés après ce délai. Le président note néanmoins qu’un proche de la princesse les a consultées le lendemain de l’incident. « Quand on n’a rien à se reprocher, on met de côté les éléments », souligne l’avocat de l’artisan, Me Georges Karouni.

Les avocats des prévenus, qui ont plaidé la relaxe, ont déploré une instruction à charge. « Quatorze personnes ont été entendues, aucune n’a vu les violences », a déploré Me Yassine Bouzrou, le conseil du garde du corps. La défense a souligné de nombreuses invraisemblances dans la version de l’artisan. L’une des avocates de la princesse, Me Lisa Janaszewicz, relève notamment que la configuration de la salle de bains ne permettait au plombier de filmer par inadvertance Hassa bint Salmane. « Matériellement, il n’est pas possible de voir son reflet dans le miroir », a insisté la conseil.

Son autre conseil, Me Emmanuel Moyne, a également pointé l’attitude ambiguë d’Ashraf E. qui quatre jours après les faits s’est rendu au domicile de la princesse pour demander le paiement de 21.000 euros pour les travaux. Surtout, affirme l’avocat, il aurait tenté de monnayer le retrait de sa plainte. A l’audience, le conseil a lu des textos envoyés courant 2019 à un proche de la princesse pour se voir « sans avocats ». Il lui aurait alors proposé 500.000 euros puis 200.000 euros pour retirer sa plainte. « Il est traumatisé mais il ne perd pas le Nord », ironise Me Emmanuel Moyne.

« Il s’est manifestement passé quelque chose »

La procureure est convaincue « qu’il s’est manifestement passé quelque chose » dans cette chambre, que la fille unique du roi apparaît « vraisemblablement » sur des photos, probable raison de son courroux. En Arabie Saoudite, rappelle la magistrate, l’image de la famille royale est particulièrement protégée, la dernière photo de la princesse remonte à ses huit ans… elle en a aujourd’hui 42. Mais rien ne saurait justifier, selon la procureure, un pareil comportement. « Même s’il n’y a vraisemblablement pas eu autant de violences que ce que rapporte [l’artisan], je ne peux pas considérer qu’il n’y a pas eu une seule violence. » Prenant en compte les casiers vierges des deux prévenus, elle a requis six mois de prison avec sursis contre la princesse et huit mois, également avec sursis contre son garde du corps. Elle a également réclamé une amende de 5.000 euros à leur encontre. Le jugement a été mis en délibéré au 12 septembre.