Procès France Télécom: «Ils ont assassiné mon père», accuse la fille d'un salarié qui s'est suicidé

COMPTE-RENDU La fille de Rémy Louvradoux, qui s'est immolé par le feu le 26 avril 2011, a livré un réquisitoire vibrant et très émouvant 

Helene Sergent

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Le 26 avril 2011, Rémy Louvradoux s'est suicidé sur son lieu de travail après 32 années passées chez France Télécom.
Le 26 avril 2011, Rémy Louvradoux s'est suicidé sur son lieu de travail après 32 années passées chez France Télécom. — PATRICK BERNARD / AFP
  • Ouvert le 6 mai dernier, le procès des sept anciens dirigeants de France Télécom pour «harcèlement» touche bientôt à sa fin.
  • Le tribunal examinait ce jeudi la situation de la dernière victime retenue par les magistrats dans le dossier d’instruction : Rémy Louvradoux.
  • Âgé de 56 ans, père de quatre enfants et fonctionnaire chez France Télécom depuis 1979, Rémy Louvradoux s’est suicidé en 2011, plusieurs années après la mise en place des plans Next et Act au sein de l’entreprise.

« Ils ont assassiné mon père, ma famille, ils nous ont volé notre vie ». Noémie Louvradoux, jeune femme aux cheveux courts et teint en rose, n’a rien épargné aux sept prévenus. Ni la douleur – immense – ni la colère, ni le ressentiment. Comme au premier jour du procès des anciens dirigeants de France Télécom, la famille Louvradoux a fait bloc. Un front uni pour dire qui était Rémy, leur père ou mari. Salarié de France Télécom depuis 1979, ce fonctionnaire âgé de 56 ans s’est suicidé le 26 avril 2011 sur le parking du site bordelais où il travaillait. Il s’est immolé par le feu.

Seule à la barre, Noémie Louvradoux a dès le début de son audition, insisté sur un point : « Madame la présidente, il ne faut pas s’y tromper, quand je dirai 'je', c’est 'nous' qu’il faut entendre : Hélène ma maman, Raphaël mon grand frère, Juliette ma petite sœur et Mathieu, mon petit frère ». Convaincue que le suicide de leur père est directement liée à ses conditions de travail et à un management brutal, la fratrie s’est constituée partie civile.

Une métamorphose douloureuse

La voix saccadée par les sanglots, la jeune femme a tenté de décrire la métamorphose subie par son père. Passionné de construction, amateur de cyclisme et de natation, Rémy Louvradoux se ferme au fil des ans. « Il y a eu un changement progressif dans sa personnalité (…) Ses temps de trajets s’allongeaient, il ne faisait que changer de site pour son travail, on ne le voyait jamais », détaille la jeune femme. Le quinquagénaire prend du poids, développe une embolie pulmonaire, souffre d’apnée du sommeil, il ne sort plus, est « tout le temps fatigué ».

En 2008, trois ans avant son suicide, le poste de contrôleur interne de Rémy Louvradoux est supprimé. Il est « redéployé » sur un poste précaire pendant douze mois. À cette époque, France Télécom opère une réorganisation et les plans Next et Act poussent un grand nombre de salariés à la mobilité.  L'objectif affiché par la direction: 22.000 départs. En octobre 2010, après des mois de recherche et plusieurs candidatures qui n'aboutissent pas, Rémy Louvradoux est finalement affecté sur un nouveau site à Bordeaux. Un an plus tôt, dans un courrier de six pages adressé à la direction, il écrivait : « C’est une machine à fabriquer des déséquilibrés, ensuite il suffira d’agiter un peu […] le suicide reste comme étant LA solution ! ». Sa lettre restera sans réponse.

« Ils nient son existence »

Surgit alors la violence. Noémie Louvradoux l’a détaillée sans ciller. D’abord, il y a l’annonce de la mort de son père, « une déflagration totale ». Puis l’audition de son grand frère et de sa mère par les policiers chargés de déterminer les causes de la mort. Elle raconte : « On a demandé à mon frère si mon père avait accès à un bidon d’essence à la maison, s’il avait l’habitude de jouer avec un briquet. On a demandé à ma mère d’identifier le corps. Elle a refusé, elle ne pouvait pas ». Au-delà de la brutalité du deuil, c’est la réponse et la réaction de l’entreprise qui a meurtri la famille.

« C’est là ou ça a été le plus dur. Cette compassion factice, obscène, laide, les formules comme "on partage votre douleur", "on fera le nécessaire pour que toute la lumière soit faite". La mort de mon père, c’est la prime de celui qui a supprimé son poste. Dès le lendemain de sa mort, mon père est effacé de l’annuaire France Télécom, ils nient son existence. Ils le salissent aussi, répandent des rumeurs, ils intimident. On comprend alors que la machine est en route et qu’on va prendre cher », poursuit la jeune femme.

« Tout ça pour quoi ? »

Survenu trois ans après la fin des plans de réorganisation de l’entreprise, le suicide de Rémy Louvradoux est, selon les prévenus, « sans lien » avec la politique menée à l’époque. Tout en reconnaissant le caractère « dramatique » de la situation, l'ancien PDG, l’ex-numéro 2 et le DRH de l’entreprise ont insisté sur « l’accompagnement » dont a bénéficié selon eux Rémy Louvradoux.

Une violence supplémentaire pour sa fille qui a confié son « profond sentiment d’injustice » : « Nous, on a payé la souffrance de notre père, les dix ans de procédure, on ne veut pas d’excuse. » Puis elle se tourne vers les prévenus : « Mon père on l’aime et vous l’avez tué. Tout ça pour quoi ? ».

Le procès doit se poursuivre jusqu’au 11 juillet.