71.000 personnes environ sont incarcérées en France en 2019 (illustration).
71.000 personnes environ sont incarcérées en France en 2019 (illustration). — M.Libert / 20 Minutes

PENITENTIAIRE

Canicule: Les détenus souffrent de la chaleur dans les prisons françaises

Alors que la canicule s’installe, les conditions de détention des 71.000 personnes incarcérées se dégradent fortement

  • Plus des deux tiers des départements sont placés en vigilance orange, à deux jours du pic attendu d’une canicule inédite pour un mois de juin.
  • Dans les prisons françaises, la chaleur rend difficile les conditions de détention des 71.000 personnes incarcérées.
  • Bien que l’administration pénitentiaire ait pris des mesures pour faire face, les associations estiment qu’elles ne sont pas suffisantes pour permettre aux détenus de vivre dignement.

Depuis deux jours, François Bès reçoit des coups de fil de proches de détenus, inquiets. « Après être allées les voir au parloir, ces personnes remarquent qu’ils n’en peuvent plus, qu’ils crèvent de chaud en cellule », explique à 20 Minutes le coordinateur du pôle enquêtes de l’OIP ( Observatoire international des prisons). Les 71.000 personnes incarcérées en France en 2019 le sont dans des établissements qui ont, pour beaucoup, été construits avant 1950. Malgré les quelques mesures prises par l’administration pénitentiaire pour faire face à la canicule qui touche le pays, les prisonniers « cuisent dans ces taules-là », poursuit-il.

Les conditions de détention dans les prisons françaises sont régulièrement épinglées par les tribunaux administratifs ou par la Cour européenne des droits de l’homme. Mais l’été, les températures élevées et la promiscuité les rendent encore plus difficiles à supporter. « Elles sont mieux tolérées dans les établissements modernes car il y a une douche et des sanitaires dans les cellules », souligne l’avocate Amélie Morineau, présidente de l’A3D ( Association des avocats pour la défense des droits des détenus). « Dans les prisons récentes, il y a aussi un système de ventilation dans les cellules », complète François Bès.

Des mesures prises par l’administration

Ce sont surtout dans les maisons d’arrêt, accueillant les détenus en attente de jugement ou condamnés à de courtes peines, que les conditions d’incarcération sont les plus dures. « Elles sont surpeuplées. Par conséquent, l’encellulement individuel n’est pas respecté », comme le prévoit pourtant la loi de pénitentiaire de 2009, remarque Me Amélie Morineau. Dans ces établissements, la densité carcérale atteint 140 %. Les détenus sont souvent deux, parfois trois ou quatre, à être enfermés vingt-deux heures par jour dans une cellule de 9m2 dépourvue de « volets ou de rideaux » pour se protéger du soleil et « sans possibilité de créer un courant d’air ». Ils n’ont le droit qu’à trois douches par semaine.

Contactée par 20 Minutes, la direction de l’administration pénitentiaire assure que des mesures sont prises dans chaque établissement en fonction des problèmes rencontrés localement. Les heures de promenade peuvent être décalées à un moment moins chaud de la journée ou remplacées par une douche. Des ventilateurs, achetés à l’occasion de précédents épisodes de canicule, sont distribués aux détenus et certains prisonniers se trouvant dans des cellules très exposés au soleil peuvent demander à en changer provisoirement, assure-t-elle. « Pour une fois, si on met des matelas au sol, c’est qu’on aura regroupé des détenus dans les parties les plus fraîches de l’établissement. »

« La situation est invivable »

Depuis la canicule de 2003, des fiches destinées aux directeurs d’établissements pénitentiaires ont été intégrées au plan national canicule. « Mais plusieurs mesures prévues dans ces fiches ne sont même pas mises en place », souffle François Bès. Il cite notamment l’installation de brumisateurs ou l’accès facilité aux douches. Des bouteilles d’eau sont bien distribuées aux détenus. « Mais il n’y a pas de frigo dans les prisons anciennes et les bouteilles d’eau qu’on leur livre sont à températures ambiantes. » Quant aux ventilateurs, « il faut pouvoir cantiner. Et tous les détenus n’ont pas 15 euros pour s’en acheter un ».

Alors, pour passer l’été, les détenus sont devenus des spécialistes du système D. « Ils mouillent avec le robinet du lavabo les draps du lit. Puis ils les étendent devant la fenêtre pour créer un peu de fraîcheur et pour empêcher le soleil de rentrer. Il faut savoir que les barreaux sont doublés de caillebotis et cette mesure de sécurité limite la circulation de l’air dans les cellules », décrit le coordinateur du pôle enquêtes de l’OIP, soulignant que la chaleur « génère des tensions supplémentaires », entre détenus d’une part, et entre prisonniers et surveillants d’autre part : « La situation est invivable. »

« L’inhumanité de notre société »

On s’attend déjà à lire dans les commentaires sous cet article des formules du type : « S’ils sont en prison, c’est qu’ils l’ont bien mérité, on ne va pas les plaindre ! » Ce à quoi Me Amélie Morineau répond : « Lorsqu’on condamne quelqu’un à être incarcéré, on le condamne à une privation de liberté, pas à une privation de sa dignité. Placer des gens dans des conditions qui ne seraient pas celles dans lesquelles on accepterait de placer un animal en dit long sur l’inhumanité de notre société. » Avant de conclure : « La société ne peut espérer réinsérer des personnes lorsqu’elle les traite de façon indigne et qu’elle les met dans des cages par 40 °C. »