Marseille: La famille Gimpel attaque le musée Cantini pour récupérer un tableau d'André Derain

BIENS SPOLIES La famille assure que trois tableaux du peintre fauve André Derain, dont l'un est exposé au musée Cantini à Marseille, ont été spoliés à leur grand-père sous l’Occupation

Caroline Delabroy

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Visite scolaire au musée Cantini de Marseille. (Photo d'illustration).
Visite scolaire au musée Cantini de Marseille. (Photo d'illustration). — P.MAGNIEN / 20 MINUTES
  • René Gimpel, grand marchand d’art de l’entre-deux-guerres, est mort en déportation.
  • La famille demande à l’Etat la restitution de trois tableaux du peintre fauve André Derain, qu’elle estime avoir été spoliés pendant l’Occupation.
  • L’un des tableaux, La Pinède à Cassis, est exposé au musée Cantini de Marseille.
  • L’audience a lieu mardi devant le tribunal de grande instance de Paris.

Jusqu’au bout, ils ont voulu croire à une transaction possible avec l’Etat français. Mais face à « l’inertie et l’impossibilité d’un dialogue », la famille Gimpel a décidé de porter l’affaire en justice, et de demander au ministère de la Culture la restitution de trois tableaux du célèbre peintre fauve André Derain. Devant le tribunal de grande instance de Paris, elle compte bien mardi apporter la preuve que ces tableaux, aujourd’hui exposés à Marseille et à Troyes, ont bien été spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Il s’agit pour la famille de réhabiliter la mémoire de leur grand-père, René Gimpel, grand marchand d’art de l’entre-deux-guerres mort en déportation en 1945 », avance leur avocate, Me Corinne Hershkovitch. Pour elle, l’application de l’ordonnance du 21 avril 1945 sur la nullité des actes de spoliation accomplis sous l’Occupation ne fait pas de doute. Quand bien même la profession de René Gimpel était-elle d’acheter et de vendre des œuvres d’art. « Le statut exorbitant des juifs de Vichy le place alors, au regard de la loi, comme un incapable majeur, entend ainsi démontrer l’avocate. Il a dû agir par personne interposée, sans pouvoir donner un consentement. »

De Paris à Marseille, en passant par Londres

Elle a mené une véritable enquête d’art pour remonter le fil des trois œuvres d’André Derain en question. Parmi elles, La Pinède à Cassis, que l’on peut admirer au musée Cantini de Marseille. Il est établi que René Gimpel l’a acquis à la vente Kahnweiler, du nom d’un marchand allemand, de 1921.

« Ce tableau est accroché dans le salon de Gimpel à Paris jusqu’en 1933, date à laquelle il envoie tout un ensemble d’œuvres à New York, où il a aussi une galerie, poursuit Me Corinne Hershkovitch. Voyant la guerre arriver, il fait revenir un certain nombre de tableaux. On a la trace de La Pinède à Cassis à Londres en janvier 1938, puis une lettre de transport de Londres à Paris l’année suivante. »

Rétrospective Derain à Pompidou

A cette période, d’après l’exposition sur le « marché de l’art sous l’occupation » qui se tient actuellement au mémorial de la Shoah, « René Gimpel décide de fermer sa galerie de la place Vendôme en 1939 et quitte Paris avec sa famille en juillet 1940. Il s’engage dans la Résistance à Marseille, et tente de poursuivre ses affaires de négociant d’art depuis Cannes ou Monte-Carlo, où il réside. » Dans ses carnets, on retrouve le nom de la Pinède avec la mention « rendu à son propriétaire » en 1942. Ce code désigne en réalité une vente. La date colle avec les informations fournies au musée Cantini.

La ville de Marseille, qui s’est refusée à tout commentaire avant le procès, est propriétaire du tableau depuis 1987. Elle l’a alors acheté à la famille Terrin, qui est à l’origine du chantier naval de La Ciotat. Eux-mêmes l’auraient acquis en 1942 auprès d’un critique d’art, Jacques Guenne. Pourtant lors de la grande rétrospective André Derain au Centre Pompidou en 2018, le catalogue ne mentionne pas le nom de René Gimpel à propos de La Pinède à Cassis. « C’est de la malhonnêteté intellectuelle », se désole encore sa petite-fille, Claire Gimpel.

« La guerre c’était il y a 75 ans ! »

Les débats vont probablement se concentrer sur les circonstances de la vente. « Comment peut-elle être légale, si c’est un bien qui appartient à un juif en 1942 ?, continue la petite-fille de René Gimpel. Nous sommes en 2019, la guerre c’était il y a 75 ans, et on n’est pas encore capable aujourd’hui de digérer Vichy ! Vous croyez que les collections françaises seraient dilapidées si on fait la lumière sur la centaine d’œuvres concernées par les demandes de restitutions ? »

« Il a fallu cinq ans pour obtenir les photos du dos des tableaux », dénonce aussi Claire Gimpel, qui n’a appris qu’il y a une dizaine d’années, par un chercheur anglais, que son grand-père avait sans doute été spolié de ces trois tableaux de Derain. Hasard – ou pas – du calendrier, une « mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 » a été créée mi-avril au sein du ministère de la culture. L’affaire Gimpel est, déjà, l’un des dossiers emblématiques.