Suicides à France Télécom: Pour la première fois depuis le début du procès, de l'émotion du côté des prévenus

ENQUETE Alors que le tribunal examinait les conséquences de l’été 2009, le pic de la crise sociale dans l’entreprise, les prévenus ont exprimé de l’émotion, pour la première fois

20 Minutes avec AFP

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Sept anciens dirigeants de France Télécom sont jugés pour "harcèlement moral" jusqu'au 12 juillet 2019 à Paris.
Sept anciens dirigeants de France Télécom sont jugés pour "harcèlement moral" jusqu'au 12 juillet 2019 à Paris. — Lionel BONAVENTURE / AFP

Pour la première fois depuis le début du procès, les anciens dirigeants de France Télécom, jugés pour « harcèlement moral », ont exprimé, ce vendredi, de l’émotion, alternant silences et larmes.

Un nouveau suicide, le 14 juillet 2009, a marqué un tournant. Le salarié de Marseille a laissé une lettre ne laissant aucune ambiguïté : « Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom ». L’entreprise est, à partir de là, à la Une des médias pendant des mois.

« On pense que je n’ai pas de cœur mais ce n’est pas vrai »

Les dirigeants n’ont alors plus d’autre choix que d’agir. En septembre 2009, le cabinet indépendant Technologia est appelé pour enquêter sur les risques psychosociaux dans l’entreprise. Il est aussi décidé d’arrêter les mobilités des salariés, un des sujets au cœur du procès, de nombreuses parties civiles se plaignant de mobilités géographiques et fonctionnelles forcées.

L’ex-PDG Didier Lombard a raconté sa visite à Cahors en octobre 2009, où il a annoncé qu’il renonçait à la fermeture du site. Des employées lui avaient envoyé des mails auparavant, puis lui ont écrit pour Noël. «- J’ai reçu ensuite des mails gentils de ces dames. C’est important pour moi. – Vous pleurez ou vous toussez M. Lombard ?, interroge la présidente Cécile Louis Loyant alors que le prévenu a apparemment la gorge serrée. – Je pleure. (…) On pense que je n’ai pas de cœur mais ce n’est pas vrai ».

« La mode des suicides »

L’ex-PDG revient aussi sur son « énorme bêtise », la fameuse phrase sur « la mode des suicides », qu’il a prononcée devant les médias qui l’attendaient à sa sortie du ministère du Travail, le 15 septembre 2009. « J’étais tétanisé par l’effet de contagion » des suicides. « Je ne voulais pas être agressif, au contraire, tout ce que nous avions en tête, c’était de désamorcer » la tension.

Pour l’ex-DRH Olivier Barberot, « ce qui se passe à ce moment-là, c’est une crise sociale très grave. (…) Pendant deux mois, l’entreprise est totalement déstabilisée. Du bas jusqu’en haut, il n’y a pas une personne qui n’est pas déstabilisée ».

« Je vis cela comme une blessure qui ne s’est pas refermée »

Puis arrive à la barre Louis-Pierre Wenès, l’ex-numéro 2, directeur d’Opération France qui regroupait 80.000 des 120.000 salariés de France Télécom. « Je vis cette crise avec beaucoup d’émotion ». Il fait une pause de plusieurs secondes, visiblement ému. « Cela me touche au plus profond de moi-même ». Il a aussi ressenti « un profond sentiment d’injustice », devant la couverture médiatique.

Louis-Pierre Wenès quitte l’entreprise début octobre 2009. « Je sais qu’il y a des pressions, notamment politiques, pour que quelqu’un parte. (…) La personne toute désignée, c’est moi. Nous avons une discussion avec Didier Lombard et nous décidons que je dois partir ». Il affirme avoir « été sacrifié », parce qu’il était « une pièce rapportée » à France Télécom, où il n’est arrivé qu’en 2003. « Je vis cela comme une blessure qui ne s’est pas refermée ».

« Certains ont souffert jusqu’à mettre fin à leur jour »

Mais sur le fond, les lignes n’ont pas bougé. Louis-Pierre Wenès conteste « la globalisation » de la souffrance. « Certains ont souffert jusqu’à mettre fin à leur jour. C’est dramatique. Mais je ne suis pas d’accord pour qu’on globalise ça et qu’on parle de la souffrance (à l’échelle) de l’entreprise ». « Je ne crois pas que le mal-être ait été généralisé », renchérit Didier Lombard.

Louis-Pierre Wenès « regrette une chose » : « ne pas avoir eu assez de contact avec les organisations syndicales. Je ne me souviens pas qu’on ait demandé à me voir ». Mais côté partie civile, l’avocat Frédéric Benoist lui rappelle que dès 2006, les organisations syndicales l’ont interpellé.

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