Suicides à France Télécom: «Je ne suis pas d’accord avec le mot de souffrance! On a fait des choses» se défend l'ex-numéro 2

COMPTE-RENDU Louis Pierre Wenes, ancien numéro 2 de France Télécom, jugé pour « harcèlement moral » a livré sa perception de la souffrance au sein de l'entreprise, entre 2007 et 2009

Hélène Sergent

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Louis-Pierre Wenes, ancien bras droit du PDG de France Télécom a exposé les réponses apportées par la direction en réaction aux suicides survenus entre 2008 et 2009.
Louis-Pierre Wenes, ancien bras droit du PDG de France Télécom a exposé les réponses apportées par la direction en réaction aux suicides survenus entre 2008 et 2009. — Lionel BONAVENTURE / AFP
  • Une série de suicides a touché France Télécom entre 2007 et 2010, dont 35 au cours des seules années 2008 et 2009.
  • Didier Lombard, ancien PDG de l’entreprise de 2005 à 2010, est jugé aux côtés de l’ex-numéro 2 de l’entreprise Louis-Pierre Wenes et de l’ex-directeur de ressources humaines Olivier Barberot.
  • Ce jeudi, le tribunal s’est penché sur les multiples alertes émises sur les risques rencontrés par les salariés à l’époque et sur les réponses apportées par la direction.

Les anciens dirigeants de France Télécom sont-ils restés sourds aux différentes alertes émises entre 2007 et 2009 sur les risques psychosociaux rencontrés par les salariés ? Accusés de « déni » par les organisations syndicales qui se sont portées parties civiles dans ce procès hors-norme pour «harcèlement», les prévenus étaient interrogés ce jeudi sur les réponses apportées à la vague de suicides qui a touché l’entreprise au cours de ces années.

Une 19e journée d’audience qui a mis en lumière le véritable fossé dans la perception de la souffrance au travail par la direction et le mal-être ressenti à l’époque par certains salariés.

Technologia VS « Écoute salariés »

En décembre 2009, lorsque le cabinet spécialisé Technologia rend publiques les premières données de son enquête menée auprès des 102.000 salariés de France Télécom, le couperet tombe pour la direction. Seuls 39 % des employés se déclarent alors « fiers » de travailler pour l’entreprise contre 95 % cinq ans auparavant. Et près de 40 % estiment que leur santé s’est dégradée en raison de leur travail sur la même période.

Quelques mois plus tôt pourtant, la direction de France Télécom lancait sa propre enquête interne, intitulée « Ecoute salariés ». À ce questionnaire, ce sont de toutes autres réponses qui ont été apportées par les salariés de l’entreprise, confrontée à un plan de transformation. Cette fois, une large majorité se dit « satisfaite » de ses conditions de travail et les relations entre collaborateurs et managers semblent au beau fixe.

« On est en train de faire une bonne chose »

« Comment vous expliquez une telle différence ? », demande l’une des avocates des parties civiles, Sylvie Topaloff à l’ex-numéro 2 de France Télécom, Louis-Pierre Wenes. « C’est une bonne question Maître, je ne vois pas comment j’ai pu soudoyer les 30.000 collaborateurs » qui ont répondu à l’époque au questionnaire. Sous-entendant que les questions adressées par le cabinet Technologia présentaient des biais, l’ancien bras droit du PDG poursuit : « Si j’avais eu ça comme réponses, je ne serais pas resté les deux pieds dans les chaussures, ça aurait été le branle-bas de combat pour comprendre pourquoi ! ».

Mais dans les résultats de l’enquête de la direction, projetée au tribunal, les salariés se disent « fiers d’être attachés au groupe », ils trouvent « positifs les pratiques de leurs managers », qui eux-mêmes « affirment leur adhésion aux changements en cours ». Un constat qui aurait participé à une prise en compte tardive de la souffrance des salariés justifie Louis-Pierre Wenes. « Quand je vois ça, j’ai le sentiment à ce moment-là qu’on est en train de faire une bonne chose, d’aller dans la bonne voie et d’entraîner nos équipes derrière nous », avance-t-il.

« Si j’avais su »

D’autres alertes ont pourtant été émises avant et pendant la restitution de ces questionnaires. En septembre 2009, l’Observatoire du stress à France Télécom, lancé à l’initiative de plusieurs syndicats, sonde les salariés sur les risques psychosociaux rencontrés dans le contexte de réorganisation de l’entreprise. Mais la direction décide en interne de bloquer l’accès au site Internet dédié. La présidente lit alors le message d’erreur affiché sur les ordinateurs des salariés lorsqu’ils souhaitaient le consulter : « Le site auquel vous tentez d’accéder est classé dans une catégorie interdite car il ne présente pas, a priori, un intérêt professionnel ».

« D’autres organisations syndicales désapprouvaient la démarche menée par l’Observatoire du stress (…) et on pouvait répondre plusieurs fois au questionnaire et même quand on n’était pas salarié de l’entreprise », justifie à la barre l’ancien DRH, Olivier Barberot, à l’origine du blocage du site. Quelques années plus tôt, en juillet 2007, une alerte intersyndicale est émise à l’occasion d’un Comité national d’hygiène, de sécurité et des conditions de Travail (CNHSCT). Le texte se termine ainsi : « Demain à France Télécom, on ne pourra pas dire 'je ne savais pas' ou 'si j’avais su' ». Olivier Barberot précise à la cour qu’il ne présidait pas ce CNHSCT : « Mais effectivement oui, si j’avais su », ajoute-t-il.

« On a fait des choses ! »

Puis viennent les rapports de plusieurs inspecteurs du travail, dont un qui intervient en région bordelaise. Dans un courrier daté de juillet 2008, l’inspecteur écrit : « Je constate de fréquentes réorganisations impliquant le plus souvent une dissociation pour le personnel entre d’un côté l’affectation opérationnelle et d’un autre côté le rattachement hiérarchique (…) Ces réorganisations favorisent en outre (…) le développement de situations de mal-être au travail ».

De plus en plus agacé par les questions des avocats de la partie civile, Louis-Pierre Wenes lâche : « Tout ce que dit l’inspecteur du travail, on le sait, on en est parfaitement conscient. On travaillait là-dessus tout le temps, en permanence ! ». Mettant en avant les réflexions sur l’organisation de l’entreprise, l’ex-numéro 2 est coupé par l’avocate Sylvie Topaloff : « Mais tout ce qui en ressort, c’est quand même une grande souffrance (…) vous la reconnaissez, elle existe ? ». L’intéressé s’emporte : « Je ne suis pas d’accord avec le mot de souffrance ! On a fait des choses à un moment donné ! J’ai pas eu besoin de ce courrier pour savoir qu’il fallait améliorer les choses ! ».