Procès Balkany: Valises de cash et évasion fiscale... Marc Angst, le Suisse qui fait «flipper» le maire de Levallois

PROCÈS Patrick et Isabelle Balkany sont soupçonnés d’avoir dissimulé au fisc un patrimoine évalué à plus de 13 millions d’euros

Vincent Vantighem

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Paris, le 13 mai 2019. Patrick Balkany arrive au palais de justice de Paris où il est jugé pour «fraude fiscale» et «corruption».
Paris, le 13 mai 2019. Patrick Balkany arrive au palais de justice de Paris où il est jugé pour «fraude fiscale» et «corruption». — Francois Mori/AP/SIPA
  • Patrick et Isabelle Balkany sont jugés pour « blanchiment de fraude fiscale ».
  • Ils sont accusés d’avoir dissimulé un patrimoine évalué à 13 millions d’euros.
  • Quatre autres prévenus, dont leur fils Alexandre, comparaissent également.

En allemand, le mot « angst » pourrait se traduire par « peur ». Voire même « terreur ». Cela fait cinq ans déjà que Marc Angst suscite ce sentiment à tous les mis en cause de l’affaire Balkany. Peut-être parce qu’il est le seul témoin à être cité lors des six semaines de procès. Sans doute parce que son propos est accablant.

Mercredi, vers 17 heures, ce gestionnaire de fortune suisse s’est donc avancé à la barre de la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour détailler comment il avait monté une société offshore, via le Panama et Singapour, afin que Patrick Balkany s’offre une villa somptueuse à Marrakech. Jugé depuis le 20 mai pour « corruption » et « blanchiment de fraude fiscale », le maire (LR) de Levallois-Perret le conteste toujours. Tout comme l’ensemble de ses coprévenus. C’est le nœud gordien de ce procès.

Quand un financier suisse découvre Médiapart

Seulement voilà Marc Angst est catégorique. Avec une précision d’horloger, il a tranché dans le vif et raconté comment, en 2009, il avait reçu la visite de Jean-Pierre Aubry, le bras droit de Patrick Balkany, et d’Arnaud Claude, l’avocat de la société d’économie mixte de la ville des Hauts-de-Seine, dont l'associé était un certain Nicolas Sarkozy. Jean-Pierre Aubry et Arnaud Claude lui ont parlé d’un projet immobilier de tours. Et d’une commission de cinq millions d’euros. A placer discrètement.

« Ils ont insisté pour créer une société via le Panama. Nous, on n’aime pas trop, on préfère les îles Vierges [un autre paradis fiscal], assume, cash, le financier dans son costume cintré. Les cinq millions sont arrivés sur le compte à Singapour. Et ils ont dit qu’ils voulaient acheter une maison à Marrakech. » Pas de problème.

La collaboration aurait pu durer longtemps si Médiapart n’avait pas mis son nez dedans. Marc Angst raconte qu’en 2014, il découvre le site d’investigation et que son entreprise est citée dans un article. Et surtout que la villa marocaine appartiendrait en fait à Patrick Balkany. « Je ne connaissais pas ce nom. Je ne m’intéresse pas à la politique départementale… »

Des honoraires payés en cash par un avocat français

Mais quelques recherches suffisent à lui faire comprendre qu’il a été trompé par ses interlocuteurs. L’avocat Arnaud Claude jure, selon lui, « deux fois sur la tête de son fils » que la villa appartient bien à Jean-Pierre Aubry. Mais le Suisse n’y croit pas. Il prévient les autorités de son pays et prend rendez-vous à Paris.

« Je suis arrivé chez Maître Claude. Jean-Pierre Aubry nous a rejoints et il m’a dit : "Marc, vous savez que je porte pour mon ami Balkany". J’étais furieux ! Je leur ai dit qu’ils m’avaient bien eu… »

Car, comme dans tout système d’évasion fiscale, les précautions semblaient avoir été prises. Le financier assure que l’avocat Arnaud Claude prenait soin de ne recevoir aucun courrier venant de Suisse et préférait venir consulter le dossier sur place, directement à Genève. D’ailleurs, il explique qu’il en profitait pour payer les honoraires. « 15.000 euros par an en cash », avoue-t-il entraînant un frémissement dans le prétoire.

Eric Dupond Moretti contraint de s’asseoir « frustré »

Avocat de Patrick Balkany, Eric Dupond Moretti est le premier à se lever sur le banc de la défense pour tenter de déstabiliser le financier qui vient de ruiner son client. « Est-ce une obligation ou une vertu qui vous a engagé à dénoncer ces faits ? En avez-vous dénoncé d’autres ? » Les questions s’enchaînent. L’avocat parle de « subornation de témoin », s’interroge sur le fait que le financier a peut-être parlé au juge pour éviter d’avoir des problèmes.

A la barre, sa petite bouteille d’eau roulant sur le pupitre, Marc Angst reste imperméable à la pression et ne prend même pas la peine de sortir la main gauche de sa poche pour répondre sereinement. Il reste droit dans ses bottes helvètes. « Je m’assois frustré », conclut Eric Dupond Moretti. Et peut-être aussi un peu inquiet pour Patrick Balkany et ses coprévenus. Ils encourent une peine de dix ans de prison. Le procès doit se poursuivre jusqu’au 20 juin.

Suivez l’audience en direct sur le compte Twitter de notre journaliste : @vvantighem