Lyon: «Amitiés dangereuses » ou «flics ripoux »? Sept policiers jugés pour corruption et faveurs accordées à des délinquants

PROCES Ils sont soupçonnés d'avoir accepté des cadeaux en échange d'informations confidentielles

Caroline Girardon

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Le palais de justice de Lyon Illustration.
Le palais de justice de Lyon Illustration. — E. Frisullo / 20 Minutes
  • Sept policiers, qui travaillaient à Vénissieux en 2011, et 5 autres prévenus sont jugés pour corruption et divulgation d’informations confidentielles cette semaine à Lyon.
  • Les agents sont poursuivis pour avoir livré des informations à deux frères, leur assurant une « immunité pénale » et protégeant ainsi les deux plus jeunes de la fratrie.

 

Comme un clin d’œil. Veste marron sur le dos, main dans les poches, Michel Neyret s’est glissé discrètement au fond de la salle, distribuant avec le sourire quelques poignées de main. Une présence symbolique dans un procès qui ne le concerne en rien. Mais qui a certainement dû lui rappeler quelques heures sombres. Ce lundi, l’affaire dite des « ripoux » de Vénissieux s’est ouverte devant le tribunal correctionnel de Lyon. A la barre, 12 prévenus dont 7 policiers, poursuivis pour « corruption ».

L’affaire avait éclaté en 2011 lorsqu’un témoin, poussant les portes de l’hôtel de police, était venu dénoncer les relations douteuses entre des trafiquants de drogue des Minguettes et des agents du groupe de sécurité de proximité, en poste à Vénissieux. Une affaire Neyret bis, en résumé. Mais après sept années d’enquête et 31 volumes de dossier, « la montagne a accouché d’une souris », estime Jean-Félix Luciani, l’avocat de l’un des policiers mis en cause.

« Le dossier a fait pschitt »

Aujourd’hui, plus question de saisie de drogue clandestine, ni de fêtes arrosées en principauté de Monaco, ni de sommes d’argent reçues en échange d’informations permettant de faciliter le trafic de drogue. Ni même de trafiquants. « Le dossier a fait pschitt », affirme Jean-François Barre, avocat de l’un des policiers. Tout tourne autour de la famille H. dont l’aîné, homme d’affaires de Vénissieux, tient plusieurs enseignes de service après-vente pour la téléphonie ou l’électroménager et de vente d’appareils de fin de séries à prix cassés. Et dont le second est en cheville avec plusieurs prévenus.

« On s’entendait bien. Quand on patrouillait dans le quartier, il nous prévenait que des gamins étaient montés sur des toits pour nous lancer des pierres. Des fois, il demandait aux jeunes de venir s’excuser de nous avoir insultés », témoigne Laurent F., l’un des agents. « On mangeait aussi des kebabs ensemble. Oui, c’était une très bonne connaissance », assure le fonctionnaire, dressant le portrait d’un « médiateur », qui a fait tiquer le tribunal. Dans le box des accusés, l’intéressé ne bronche pas à l’évocation de ses 27 condamnations inscrites dans son casier judiciaire.

« Amitiés dangereuses »

Ces relations ne sont pourtant pas vues par tous d’un très bon œil. « Pas très saines », soufflent certains collègues. Une proximité qui « nuit à l’image de la police ». Premier à être interrogé lundi matin, Laurent insiste : « J’y voyais un intérêt professionnel ». Il n’était visiblement pas le seul. D’autres reconnaissent des « amitiés dangereuses ».

Dans l’ordonnance de renvoi, il est davantage question de services rendus contre quelques rétributions ou petits avantages. Les deux aînés auraient joué de leur relation pour se couvrir et pour protéger leurs deux petits frères, bien connus des services de police. Une plaque de cuisson donnée en échange d’informations sur une procédure judiciaire en cours. Des lots de pizza livrés, des prêts de Porsche pour avoir fait sauter des contraventions ou pour avoir consulté des fichiers d’immatriculation.

Douze télévisions vendues à bas prix, des gâteaux, des téléphones, des micro-ondes ou des lecteurs DVD offerts, des remises sur des pneumatiques neiges. « Une corruption étendue à bas prix » pour le juge qui a instruit l’affaire dès octobre 2011.

« Immunité pénale »

« Elle a garanti, entre autres bénéfices, une immunité pénale » au plus jeune de la fratrie, « qui s'(est) soustrait pendant de longs mois à l’exécution d’une peine de prison importante » et « une immunité pénale » au second, « qui (a) conduit pendant plusieurs années sans permis de conduire sur le territoire national », observe le juge dans ses conclusions.

« Je n’arrive pas à comprendre ce qui s’est passé, ni à saisir cet emballement hors norme. Je suis assez déconcerté par ce dossier et je suis sûr que le tribunal va remettre les choses à leur place », s’étonne de son côté Jean-Félix Luciani. « L’enquête a nécessité des moyens disproportionnés avec l’intervention du Raid. L’un des avocats a été placé sous écoute, ce qui était scandaleux et tout à fait illégal ».

« Quand on voit les raisons pour lesquelles ces policiers sont poursuivis, c’est un énorme ballon de baudruche qui se dégonfle », abonde son confrère Laurent Bohé, avocat de l’un des prévenus. « Le coût de ces années d’enquête est faramineux et peu ou prou justifié pour un dossier qui ressemble à un règlement de compte à des niveaux supérieurs. Avec de tels moyens, on aurait pu démanteler un réseau de trafic de stupéfiants ou de criminalité organisé. Tout cela me laisse un goût amer. Cela est une vaste hypocrisie », enchaîne-t-il, rappelant que « ces méthodes pour obtenir des résultats ont existé et étaient acceptées de tous ».

« Il y a dans ce dossier, des amitiés dangereuses mais pour autant, peut-on parler de flics ripoux ? Je ne le pense pas », conclut-il. Le procès est prévu pour durer jusqu’au 7 juin.