Prison: «Les surveillants qui se livrent à des violences savent bien où se trouvent les caméras»

INTERVIEW Directrice de la section française de l’Observatoire international des prisons (OIP), Cécile Marcel détaille le rapport publié, ce lundi, sur les violences commises par des surveillants pénitentiaires

Propos recueillis par Vincent Vantighem

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Image d'une caméra de vidéosurveillance de la prison de St Quentin-Fallavier.
Image d'une caméra de vidéosurveillance de la prison de St Quentin-Fallavier. — OIP
  • L’Observatoire international des prisons publie un rapport dénonçant les violences commises par des surveillants pénitentiaires.
  • En l'espace d'un an, l'OIP a mené une centaine d'entretiens pour aboutir à ce rapport.
  • L’association dénonce l’omerta qui règne dans l’opinion publique à ce propos.

Il y a ce détenu qui raconte avoir été « traîné dans les escaliers ». Ce surveillant qui reconnaît avoir craqué et asséné « une baffe magistrale ». Ou encore celui qui a été vu en train de donner un coup de pied dans les côtes d’un prisonnier qui était pourtant menotté…

Dans un rapport très fouillé rendu public ce lundi, l’Observatoire international des prisons dénonce l’omerta qui règne dans l’opinion publique au sujet des violences commises par des surveillants pénitentiaires sur des détenus. 20 Minutes a demandé à Cécile Marcel, directrice de l’OIP France, de détailler cette enquête.

Pourquoi, dans votre rapport, utilisez-vous l’expression « trou noir » pour évoquer les violences commises sur les personnes détenues ?

Parce que, pour beaucoup de monde, ces violences envers les détenus n’existent pas. A l’OIP, nous avons commencé à les recenser à partir de l’été 2017. On recevait environ deux signalements de détenus par semaine. Et on s’est aperçus qu’il y avait un vrai décalage entre ce nombre de signalements et le fait que personne ne parle de ce phénomène dans l’opinion. Et pour cause, il n’y a aucune donnée statistique, aucune recherche. Un exemple ? A l’administration pénitentiaire, il existe une politique de prévention des violences par les personnes détenues. Mais pas envers les personnes détenues. Cela n’existe pas…

Dans votre rapport, on s’aperçoit que l’essentiel des témoignages se font sous le sceau de l’anonymat. Pourquoi les détenus, et même les surveillants, ont-ils autant de mal à en parler ?

Nous avons eu beaucoup de mal à recueillir des témoignages. Si la personne détenue porte plainte, elle s’expose à des représailles. Et souvent pour étayer les faits qu’elle dénonce, il manque de témoignages car personne ne veut parler. Quant aux surveillants… Ceux qui se livrent à des violences savent bien où se situent les caméras et savent se prémunir de leur regard.

Mais il y a tout de même des surveillants qui vous ont parlé, qui ont dénoncé…

Quelques-uns l’ont fait de façon anonyme. Au sein de l’administration pénitentiaire, on ne peut pas dénoncer. C’est un collectif. Très corporatiste. C’est un milieu qui peut se retourner contre vous si vous dénoncez les faits. Au mieux, vous êtes stigmatisés. Au pire, vous êtes victimes de violences comme l’a été Eric Tino [menacé et contraint de démissionner après avoir dénoncé des violences commises par deux collègues, ce surveillant a raconté son histoire dans un livre]. Pour la rédaction de ce rapport, nous avons reçu des témoignages. On nous a parlé de petits mots sur le pare-brise avec « Tu parles trop à la direction », de personnes contraintes de manger seul à la cantine ou encore de surveillants dont les syndicats réclamaient la démission…

Et pourtant, tout le monde déplore ces violences…

C’est tout le paradoxe. En fait, personne ne nie l’existence de ces violences à l’encontre des détenus. Même les surveillants. Et la plupart les déplorent. A chaque fois qu’il y a un épisode, on nous dit qu’a été utilisée la force strictement nécessaire. Mais pourquoi ? Quand il y a un accrochage avec un détenu, on se demande pourquoi on ne privilégie pas la désescalade… Je pense que c’est parce qu’il y a un manque d’intérêt. On a du mal à s’émouvoir pour des détenus.

Quelles sont vos recommandations ?

Reconnaître l’existence du phénomène déjà. Réaliser une vraie enquête de victimation pour que l’on puisse véritablement le chiffrer. Et puis qu’un signal soit envoyé pour dire que c’est inacceptable et illégitime. On demande que les surveillants qui dénoncent soient considérés comme des lanceurs d’alerte. Et qu’on insiste sur ce point en formation. Aujourd’hui, elle est bien trop courte pour que cette question soit sérieusement étudiée.