Procès de Sandra Muller: Après #Metoo, le risque d'un «effet Streisand» pour les procédures en diffamation

SEXISME La journaliste Sandra Muller est jugée ce mercredi pour diffamation après avoir publié sur Twitter des propos sexistes tenus par l’ex-patron de la chaîne Equidia avec le hashtag #BalanceTonPorc

Helene Sergent

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Sandra Muller est poursuivie par Eric Brion, ex-patron d'Equidia qu'elle a nommé dans un tweet en 2017 en lançant le mot-clé #Balancetonporc.
Sandra Muller est poursuivie par Eric Brion, ex-patron d'Equidia qu'elle a nommé dans un tweet en 2017 en lançant le mot-clé #Balancetonporc. — Angela WEISS / AFP
  • Sandra Muller, journaliste spécialisée dans l’audiovisuel, est à l’origine du mot-clé « BalanceTonPorc » lancé en octobre 2017 sur les réseaux sociaux.
  • Elle est poursuivie en diffamation par Éric Brion, l’homme qu’elle a accusé sur Twitter d’avoir tenu des propos sexistes à son encontre.
  • L’ex-patron de la chaîne Equidia lui réclame 50.000 euros de dommages et intérêts, des publications judiciaires et 10.000 euros de frais d’avocat.

Les mots d'Isabelle Attard avaient saisi la cour: « Je voudrais dire merci à Denis Baupin, parce que ce procès que l’on n’a pas choisi nous permet à toutes de dire haut et fort ce que nous avons vécu », déclarait l'ancienne élue assignée en diffamation par l'ex-cadre d'EELV, accusé de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle. Après des mois d'enquête, Isabelle Attard et cinq autre femmes étaient relaxées et obtenaient la condamnation de l’élu pour « procédure abusive ». Une mauvaise publicité pour l'ex-étoile montante d'EELV plus connue sous le nom d'« effet Streisand» que pourrait connaitre un autre homme ce mercredi: Eric Brion. 

Ex-patron de la chaîne hippique Equidia mis en cause en 2017 par la journaliste Sandra Muller, créatrice du mot-clé «#Balancetonporc», Eric Brion réclame à la jeune femme 50.000 euros de dommages et intérêts, 15.000 euros de frais de justice et la suppression du message divulguant son nom. Considérée par les militantes féministes comme une «procédure baillon» visant à faire taire les femmes victimes de violences, l’assignation en diffamation est-elle aujourd’hui plus périlleuse pour les hommes qui y ont recours ? 

L’effet Streisand

« Assez systématiquement, quand une femme dépose plainte ou dénonce publiquement des violences sexuelles ou sexistes, elle s'expose à des poursuites pour dénonciation calomnieuse ou diffamation​ », rappelle Catherine Le Magueresse, juriste, chercheuse à l’université Panthéon-Sorbonne et ancienne présidente de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail. Une stratégie de défense d’autant plus utilisée lorsque les faits visent une personnalité publique. 

Portées par la médiatisation de l’affaire et de l’audience, les six femmes poursuivies pour diffamation dans l'affaire Baupin ont profité de leur propre procès pour renverser les charges. « Quand on a appris qu’il nous poursuivait pour diffamation, on s’est dit "le procès qu’on n’a pas eu pour nos agressions, on va le saisir". Et ça a payé puisque à l’issue, Denis Baupin a été condamné », relate Elen Debost, ancienne élue EELV poursuivie puis relaxée dans ce dossier.

Mais ce « retour de bâton » est-il en passe de se généraliser ? Pas tout à fait, estime Catherine Le Magueresse : « Je serai très modérée sur cet "effet Streisand". Pour Baupin, les relais médiatiques ont beaucoup joué. Si on se place d’un point de vue plus global, son action en diffamation rappelle quand même à toutes les femmes de réfléchir deux fois avant de déposer plainte ». Une analyse partagée par Elen Debost :

« Notre affaire est à part parce que nous n’étions pas seules, inconnues ou sans ressource et nous avions l’appui de deux grands médias nationaux ».

Une stratégie contre-productive ?

Si les avocats d’Eric Brion s’opposent fermement à tout parallèle entre l’affaire Baupin et l’affaire qui oppose leur client à Sandra Muller, l’opportunité de poursuivre la créatrice de « Balancetonporc » en diffamation s’est « évidemment » posée à l’ex-patron d’Equidia : « La question de l’impact – médiatique et judiciaire – est toujours une question à se poser en matière de diffamation, il y a un risque d’exposition. Mais aujourd’hui, Eric Brion subit encore les conséquences de cette délation. Il a perdu une partie de ses amis, il a essayé de protéger ses enfants, ses parents, il est tombé en dépression, il a pris 10 kilos. Et il n’a pas pu se défendre », insiste Marie Burguburu, conseil d’Éric Brion au côté de Nicolas Benoît.

Francis Szpiner, l’avocat de Sandra Muller, n’hésite pas à aller au-delà du parallèle lorsqu’il évoque les poursuites engagées par Eric Brion : « C’est ce que j’appelle moi, une 'baupinade'. C’est-à-dire qu’on a quelqu’un qui, après s’être très mal conduit, vient se poser en victime et demander des comptes à la personne vers qui il s’est très mal comporté », résume-t-il. Une stratégie contre-productive, poursuit-il : « Au lieu de dire, "je me suis excusé, je m’excuse encore" et alors que l’opinion publique a d’ores et déjà oublié son nom, il vient finalement rappeler à tout le monde qu’il s’est très mal comporté à l’égard de cette femme. Bref, c’est "l’effet Streisand" assuré ».

Un risque mineur estiment toutefois les avocats d’Eric Brion : « Cette audience, c’est plus qu’important pour lui. Il est essentiel qu’il puisse s’expliquer, qu’il puisse bénéficier d’un procès, ce qu’elle lui a refusé en jetant en pâture son nom sur la toile médiatique ».