Insultes antisémites contre Alain Finkielkraut: Six mois de prison avec sursis requis contre le prévenu

PROCES Benjamin W., 36 ans, était jugé ce mercredi pour avoir proféré des insultes à caractères antisémites à l'encontre du philopsophe Alain Finkielkraut

Thibaut Chevillard

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Alain Finkielkraut a été insulté par le prévenu lors d'une manifestation des gilets jaunes en février dernier
Alain Finkielkraut a été insulté par le prévenu lors d'une manifestation des gilets jaunes en février dernier — AFP
  • L’académicien avait été violemment invectivé par des « gilets jaunes » en marge de l’acte 14 du mouvement, le 16 février.
  • Benjamin W., 36 ans, a été jugé ce mercredi à Paris devant la 17e chambre du tribunal correctionnel, pour avoir proféré diverses injures, dont certaines antisémites, à Alain Finkielkraut.
  • Le parquet de Paris a requis contre lui six mois de prison avec sursis.
  • La décision sera rendue le 12 juillet prochain.

L’écran descend lentement du plafond. Les lumières de la salle 4.22 s’éteignent. Silence. La vidéo projetée ce mercredi devant la cour a fait couler beaucoup d’encre depuis sa diffusion le 16 février dernier. Elle a été filmée en marge d’une manifestation des « gilets jaunes » à Paris. Le philosophe Alain Finkielkraut marche sur le boulevard du Montparnasse, entouré d’une dizaine de personnes très excitées. Les insultes fusent : « espèce de sioniste », « grosse merde », « elle est à nous, la France », « sale race », « t’es un haineux et tu vas mourir ».

L’un des hommes les plus reconnaissables sur les images est assis sur un banc de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Cheveux très courts, barbe fine, lunettes vissées sur le nez, veste verte et pantalon beige, Benjamin W., 36 ans, regarde la scène attentivement. Puis le président de la cour, Thomas Rondeau, demande à ce père de cinq enfants pourquoi il s’est adressé ainsi à l’académicien. « Je voulais lui dire mes prises de position », assure maladroitement ce vendeur de téléphones, originaire de Mulhouse. « Sur le coup, avec la manifestation, l’adrénaline, on ne réfléchit pas. On avait pris du gaz toute la journée. »

« Lobby sioniste »

Jugé pour avoir proféré des injures antisémites à l’encontre d’Alain Finkielkraut, ce musulman converti en 2000, né à Constantine en Algérie, s’empêtre dans les explications souvent confuses, parfois délirantes. Sa ligne de défense est simple : il n’est pas antisémite, mais antisioniste. Nuance. Celui qui manifeste par « solidarité » avec les « gilets jaunes » entend dénoncer dans la rue tous les samedis le « lobby sioniste » qui fait tant de « mal » aux Français, en influençant les dirigeants politiques. S’il a invectivé l’intellectuel ce jour-là, c’est parce que ce dernier a lui aussi beaucoup « d’influence » en France.

« J’ai du mal à m’expliquer », bafouille-t-il. « Et on a du mal à le comprendre », rétorque le magistrat. Benjamin W. affirme avoir agi « avec passion » mais « sans haine ». « Même quand vous lui dites "tu vas mourir" » ? » demande Thomas Rondeau. « Bah, on va tous mourir un jour ou l’autre… », ose le prévenu. Le président poursuit : « Quand vous dites « La France, elle est à nous », qu’est-ce que vous englobez ? » Il prend une seconde pour réfléchir. « Je pense à tous les peuples, sauf les haineux, les racistes, et tous les extrêmes. Lui, par ses prises de position, il divise la France. »

« Un antisémitisme dissimulé »

Benjamin W. essaie de manipuler des concepts que manifestement il ne maîtrise pas. Pour lui, l’Etat d’Israël a été créé « avant la Première Guerre mondiale » et non en 1948. Et depuis, il tente par tous les moyens de détruire « l’Etat palestinien ». Etat qui n’existe pas comme le lui rappelle l’un des trois juges. Présent à l’audience, Alain Finkielkraut souligne qu’il milite depuis le début des années 1980 pour une solution à deux États, entre Israéliens et Palestiniens. « Cela m’a valu d’être en délicatesse avec une partie de la communauté juive », affirme celui qui se dit « sioniste » au sens large.

« L’antisionisme peut dans certains cas être une forme d’antisémitisme : on veut coudre sur la poitrine des juifs non plus l’étoile jaune mais la croix gammée », ajoute l’académicien. La procureure est sur la même ligne. Pour elle, ce qui s’est passé le 16 février est une « rapide démonstration de haine et d’antisémitisme ». « C’est un antisémitisme dissimulé derrière un antisionisme revendiqué. » Elle requiert à l’encontre de Benjamin W. une peine de six mois de prison avec sursis. « S’il n’était pas "gilet jaune", s’il n’avait pas porté un keffieh ce jour-là, je ne suis pas sûr qu’il serait là aujourd’hui », plaide son avocat. La décision sera rendue le 12 juillet prochain.