Suicides à France Télécom: «J’ai vu des gens cassés, fracassés», témoigne une ex-médecin du travail

COMPTE-RENDU Monique Fraysse Guiglini, qui était médecin du travail à France Télécom, a décrit à la barre la « violence insoutenable » qui s’est exercée au sein de l’entreprise entre 2007 et 2010

Helene Sergent

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Illustration d'une consultation médicale.
Illustration d'une consultation médicale. — J-S.EVRARD / AFP
  • Une série de suicides a touché France Télécom entre 2007 et 2010, dont 35 au cours des seules années 2008 et 2009.
  • Didier Lombard, ancien PDG de l’entreprise de 2005 à 2010, est jugé aux côtés de l’ex-numéro 2 de l’entreprise Louis-Pierre Wenes et de l’ex-directeur de ressources humaines Olivier Barberot.
  • Citée par les parties civiles, l’ex-médecin du travail dans la région Centre-Est a tenté d’alerter sa hiérarchie à plusieurs reprises sur les risques psychosociaux pour les salariés mais estime ne pas avoir été «entendue». 

Monique Fraysse Guiglini s’est accrochée à ses notes. Elle s’est accrochée à ces mots brutaux qu’elle a inscrits pour ne pas flancher et pour « n’oublier personne », confiera-t-elle à l’issue de son audition. Citée ce lundi au procès des anciens dirigeants de France Télécom, jugés pour «harcèlement moral», l’ex-médecin du travail a exercé pendant près de vingt ans au sein de l’entreprise dans la région grenobloise. A la barre, elle a exhorté les prévenus à l’écouter : « J’ai alerté les dirigeants sans être entendue, je souhaite l’être aujourd’hui ».

Témoin de la mise en place des plans Next et Act qui prévoyaient 22.000 départs parmi environ 120.000 salariés et plus de 10.000 changements de postes dès 2006, Monique Fraysse Guiglini a tenté de retranscrire les maux de ces salariés « cassés » et « fracassés » par les mobilités forcées et les réorganisations opérées dans son secteur entre 2007 et 2010.

Une ampleur « inhabituelle »

Entrée à France Télécom en 1994, Monique Fraysse a connu tous les bouleversements qui ont touché l’entreprise : les débuts de la privatisation, l’avènement d’internet, l’arrivée de la concurrence. D’emblée, interrogée par la défense, l’ex-médecin prévient : « Je ne voudrais pas que vous pensiez qu’avant 2006, les salariés n’avaient jamais de problème et que l’entreprise n’évoluait pas. Ce que je dis, c’est qu’à partir de 2007, les troubles chez les salariés prennent une ampleur inhabituelle ». Accompagnée au quotidien de deux infirmières, Monique Fraysse note alors dans la région Centre-Est une augmentation des consultations dites « spontanées » des salariés :

« C’est un bon indicateur du climat social dans une entreprise. Quand tout va bien, les salariés ne demandent pas à voir la médecine du travail »

Fin 2007, ces visites représentent 15 % de l’ensemble de ses consultations. En 2008, l’infirmière comptabilise 218 passages à l’infirmerie puis 317 en 2009. À la fin de cette année-là, « les visites à la demande des salariés atteignent un niveau inédit : 19 % de l’ensemble de mes visites médicales. Du jamais-vu », lâche-t-elle en séparant chaque syllabe. À la fréquence de ces consultations s’ajoutent leurs motifs. La sexagénaire se souvient : « J’observe des troubles du sommeil, de l’appétit et des syndromes addictifs – tabac, alcool, médicaments. Et j’ai la certitude que la souffrance de certains salariés s’est exprimée ainsi ».

Dans une salle clairsemée et dans un silence de plomb, elle livre d’un ton monocorde le cas de cet employé amené à l’infirmerie après avoir mis des coups dans le mur en apprenant la suppression de son poste. Et celui de ce salarié qui se serait jeté sur son manager après avoir appris sa mutation. Ou d’un autre retrouvé par sa collègue infirmière, prostré dans un coin de la cour d’un site France Télécom, « hagard » et « incapable de dire un mot, plongé dans le mutisme ».

Et une violence « insoutenable »

L’année 2008 représente selon elle un tournant dans la souffrance exprimée par les salariés de France Télécom. « L’accélération des mobilités forcées, les placardisations, les pressions de départ et les réorganisations permanentes fragilisent les individus, explosent les équipes et génèrent beaucoup d’angoisse », analyse-t-elle. Dans son rapport annuel transmis au médecin coordonnateur de l’entreprise, elle dénonce la « pression exercée » à l’encontre des employés et tente d’alerter les DRH de sa région. Mais l'écoute entre la médecine du travail et les cadres est rompue. L’un d’eux lui glissera cette phrase, confie-t-elle à la barre :

« Lorsqu’on secoue trop un arbre, les fruits trop mûrs ou pourris finissent par tomber, c’est ce qui se passe à France Télécom »

Pour illustrer cette « violence insoutenable » dont elle a été témoin, Monique Fraysse égrène les noms de celles et ceux venus se confier à elle : « Je pense à Georges, un cadre dont la maladie de Charcot vient d’être diagnostiquée. Il s’accroche à son travail pour tenir le coup. Un jour, il est convoqué par sa hiérarchie qui lui annonce son transfert à Lyon. Il est abattu par cette nouvelle et ne se voit pas faire les allers-retours entre son domicile et Lyon tous les jours. Je rédige alors une fiche d’aptitude en précisant que l’état de santé de ce salarié ne permet pas de tels trajets. Sa directrice me téléphone, elle est très mécontente. George a été convoqué par sa responsable, c’était 'comme au tribunal, elle voulait savoir ce que j’avais comme maladie, insinuant que je n’avais pas grand-chose et que j’étais allée geindre auprès de la médecine du travail' me dira-t-il plus tard ».

« Cible privilégiée des RH »

Elle cite le cas d’Alexandre, un jeune salarié qui lui a laissé une lettre l’avertissant qu’il allait mettre fin à ses jours et qu’elle parvient à joindre par téléphone, « à temps ». À Robert, un technicien muté comme vendeur en boutique qui a perdu « tous ses cheveux en dix jours ». Puis vient l’histoire d’Annie, fonctionnaire quinquagénaire et mère de trois enfants, « cible privilégiée des RH » pour les départs à la retraite anticipée.

« Annie est convoquée comme tant d’autres et malgré la faiblesse du montant de sa retraite, elle est soulagée de partir de cette entreprise où l’ambiance est devenue délétère. Mais quelques jours plus tard, les ressources humaines la rappellent en lui expliquant qu’elle n’est pas éligible au départ car l’un de ses trois enfants est décédé à l’âge de quelques mois. Elle n’a pas élevé suffisamment longtemps cet enfant, victime syndrome de morte subite du nourrisson, selon les critères édictés par l’entreprise pour partir. En l’apprenant, elle décompense ». La salle s’agite, des murmures brisent le silence installé depuis le début de son audition.

À la barre, Monique Fraysse lira les mots de sa collègue Catherine Morel, médecin du travail arrivée peu de temps après le début de la réorganisation. En 2009, elle démissionne de son poste, découragée par un sentiment d'impuissance. « Pourquoi ne déposez-vous pas votre démission en signe de protestation ? », demande au témoin, Sylvie Topaloff, avocate de nombreuses parties civiles au procès. Tournant le dos aux sept anciens dirigeants, Monique Fraysse répond : « J’étais dans l’entreprise depuis plus de 10 ans, j’avais noué des liens de confiance et d’estime avec l’ensemble des salariés, j’ai pensé que je devais rester pour eux ».