VIDEO. Suicides à France Télécom: «Le suicide au travail, c’est un indicateur de la destruction du monde social»

PROCES « Un seul suicide mérite que l'on arrête la production pour s'attaquer à l'amélioration des conditions de travail », a expliqué le psychiatre Christophe Dejours, vendredi, à la barre

20 Minutes avec AFP

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Une série de suicides a touché France Télécom entre 2006 et 2011, dont 35 au cours des seules années 2008 et 2009.
Une série de suicides a touché France Télécom entre 2006 et 2011, dont 35 au cours des seules années 2008 et 2009. — ZEPPELIN/SIPA
  • Une série de suicides de salariés a touché France Télécom entre 2007 et 2010, dont 35 au cours des seules années 2008 et 2009.
  • Didier Lombard, ancien PDG de l’entreprise de 2005 à 2010, est jugé aux côtés de l’ex-numéro 2 de l’entreprise Louis-Pierre Wenes et de l’ex-directeur de ressources humaines Olivier Barberot.
  • Au quatrième jour d’audience, des experts (psychiatre et sociologue) ont expliqué que les suicides avaient permis de donner l’alerte sur la situation dans l’entreprise et provoqué des changements dans les conditions de travail.

Sociologues et psychiatre se sont succédé à la barre vendredi au procès de France Télécomet de ses ex-dirigeants, expliquant que les suicides de salariés avaient permis de donner l’alerte sur la situation dans l’entreprise et provoqué des changements.

Les batailles de chiffres sur l'ampleur des suicides ont démarré entre la défense, les experts et la partie civile. Mais pour le sociologue Christian Baudelot le plus important, c’est qu’à partir de 2011, « les suicides ont baissé », passant de 26 en 2010 à 14. « On a changé de politique, de direction et ça a baissé », a-t-il résumé. L’ex-PDG Didier Lombard, qui était extrêmement contesté, est parti en mars 2010. « Le sacrifice [des salariés qui se sont suicidés] n’a pas été vain », a conclu l’expert.

Une « volonté d’alerter »

« Ces salariés ont eu entre autres motivations une volonté d’alerter. (…) Cet appel a été entendu puisqu’il a abouti à des changements », a déclaré son confrère Michel Gollac, spécialiste des conditions de travail. En 2006, les dirigeants ont mis en oeuvre une vaste restructuration de l’entreprise, prévoyant notamment la suppression de 22.000 emplois, même si deux tiers des 120.000 salariés étaient des fonctionnaires et ne pouvaient donc pas être licenciés.

Michel Gollac a été « frappé par la disproportion entre l’ampleur des changements dans l’entreprise et la faiblesse ou l’inefficacité des mécanismes d’alerte ». « La nouvelle forme de management à France Télécom minait à la base tout processus d’intégration de l’individu au groupe. Par conséquent, il y a eu un effondrement du soutien social », pour Christian Baudelot.

Le choix du suicide au travail

« Dans le bâtiment, lorsqu’il y a un accident mortel, on arrête le chantier. Pourquoi ne le fait-on pas dans une entreprise après un suicide ? », a interrogé le psychiatre Christophe Dejours. « Un seul suicide mérite que l’on arrête la production pour s’attaquer à l’amélioration des conditions de travail ». Quel est le profil de ces salariés qui ont mis fin à leurs jours ? « Ce ne sont pas les paresseux, les tire-au-flanc qui se suicident au travail mais les plus impliqués », a expliqué Christophe Dejours. « L’ardeur au travail en cas de mise au placard peut se retourner en une véritable menace pour l’état psychique », selon le psychiatre.

Christian Baudelot a mis en avant « l’absence de troubles mentaux » chez les salariés de France Télécom qui se sont tués. « Choisir le lieu de travail comme scène du suicide : s’immoler sur le parking de l’entreprise, se défenestrer. (…) Ce type de suicide public et argumenté tranche avec le suicide ordinaire, silencieux, commis le plus souvent au domicile », a-t-il souligné. Pour Christophe Dejours, « le suicide au travail, c’est un indicateur de la destruction du monde social. (…) Mais il n’y a pas de fatalité. (…) L’organisation du travail, ce sont des choix, des décisions humaines ».