Suicides à France Télécom: Le procès hors norme des anciens dirigeants s’est ouvert dans l’émotion

COMPTE-RENDU Dix ans après les faits, sept anciens dirigeants de l'entreprise du CAC 40 sont jugés pour «harcèlement moral», depuis ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris

Helene Sergent

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Sept anciens dirigeants de France Télécom sont jugés pour
Sept anciens dirigeants de France Télécom sont jugés pour — Lionel BONAVENTURE / AFP
  • Une série de suicides a touché France Télécom entre 2007 et 2010, dont 35 au cours des seules années 2008 et 2009.
  • Didier Lombard, ancien PDG de l’entreprise de 2005 à 2010, est jugé aux côtés de l’ex-numéro 2 de l’entreprise Louis-Pierre Wenes et de l’ex-directeur de ressources humaines Olivier Barberot.

« L’attente de parler et de comprendre est forte, le tribunal le sait », assure la présidente de la 31e chambre du tribunal correctionnel de Paris Cécile Louis-Loyant, brisant le silence de plomb qui s'est installé dans la salle comble. La magistrate est longuement revenue sur les enjeux du procès « France Télécom » qui s’est ouvert ce lundi 6 mai. Pour la première fois, une entreprise du CAC 40 et sept de ses anciens dirigeants – dont le PDG Didier Lombard – sont jugés pour « harcèlement moral » après une vague de suicides survenue entre 2007 et 2010, certains même au sein de l’entreprise.

De nombreuses organisations syndicales, anciens salariés et actuels salariés se sont retrouvés dès midi sur le parvis du tribunal parisien. Venus de toute la France pour « que justice soit faite », ils reprochent aux anciens patrons d’avoir délibérément mis en place une politique de déstabilisation des salariés dans un contexte de réduction massive des effectifs.

Une émotion diffuse

Tout dans cette première journée soulignait le caractère « hors norme » de ce procès prévu pour durer plus de deux mois. Un million de pages d’auditions, de notes d’avocats, de courriels, plus de 220 scellés, sept années d’instruction et plus de 640 pages rédigées par les juges ont été nécessaires avant l’ouverture de cette audience, a rappelé la présidente. La constitution de 167 personnes physiques du côté des parties civiles a contraint le tribunal à mettre en place une salle de retransmission pour permettre à l’ensemble des parties de suivre les débats.

Une cellule d’écoute et d’aide psychologique a également été mise à disposition des parties civiles, au sein du tribunal. Au-delà de la logistique, c’est bien l’émotion, diffuse, qui s’est répandue dans la salle et les couloirs attenants. « L’émotion va être présente, sourde ou violente, probablement partagée par des gens présents dans cette salle, y compris par le tribunal (…) Parmi les 39 personnes visées par la prévention, 19 ne pourront être entendues parce qu’elles se sont suicidées. Elles ne seront pas absentes des débats », s’est engagée la présidente.

« J’en ai besoin pour guérir »

Si certains anciens salariés n’ont pas pu se rendre à cette première journée d’audience, d’autres ont insisté auprès de la cour pour prendre la parole. C’est le cas de Béatrice P., qui comme 118 autres personnes s’est constituée partie civile aujourd’hui. « Je veux témoigner, j’en ai besoin pour guérir », glisse-t-elle à la barre dans un sanglot. En avril 2011, elle a tenté de mettre fin à ses jours dans les locaux de l’entreprise en s’entaillant le bras face à ses collègues.

Le même jour à plusieurs centaines de kilomètres, Rémy Louvradoux, 56 ans, fonctionnaire depuis 1979, s’immole devant un site de France Télécom. Ses quatre enfants, serrés contre leur mère, se sont eux aussi avancés face au tribunal sans un regard pour les sept prévenus. C’est l’une de ses filles qui prendra la parole dans les prochaines semaines pour l’ensemble de la famille.

Alignés les uns à côté des autres, les sept anciens dirigeants de l’entreprise de télécommunication sont restés impassibles tout au long de l’audience. Jugés pour « harcèlement moral » et « complicité », ils encourent un an de prison et 15.000 euros d’amende.

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