VIDEO. Suicides à France Télécom: Comment la direction et les pouvoirs publics sont restés sourds et aveugles aux alertes

PROCES L’ancien PDG et deux ex-dirigeants de France Télécom sont jugés à partir de ce lundi pour « harcèlement moral », dix ans après une série de suicides de salariés

Helene Sergent

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Le procès des ex-dirigeants de France Télécom, devenu Orange, s'ouvre ce lundi 6 mai pour
Le procès des ex-dirigeants de France Télécom, devenu Orange, s'ouvre ce lundi 6 mai pour — PATRICK BERNARD / AFP
  • Une série de suicides a touché France Télécom entre 2006 et 2011, dont 35 au cours des seules années 2008 et 2009.
  • Les syndicats et les familles des victimes, parties civiles dans ce « procès-fleuve » mettent en cause un management brutal justifié par les ex-dirigeants de l’entreprise, dans un contexte de réduction massive des effectifs.
  • Ce procès, prévu pour durer trois mois, est le premier à se pencher – à cette échelle -sur les conséquences d’une politique de gestion des ressources humaines.

« Monsieur le ministre délégué, en déposant cette question, j’étais encore loin de me douter de l’ampleur et de la gravité de la crise sociale et sanitaire que connaît France Télécom ». Ce 3 février 2004, Marie-Claude Beaudeau interpelle le ministre de l'Economie de l’époque. La sénatrice communiste ne le sait pas encore, mais c’est une pionnière. Elle est l’une des rares élues à alerter publiquement sur la situation des salariés de cette entreprise, fleuron français des télécommunications, qui emploie à l’époque près de 120.000 personnes. Après son intervention, Il faudra attendre cinq ans, et la défenestration d’un salarié parisien, le 11 septembre 2009, pour que « l’affaire des suicides » éclate à France Télécom.

Cinq ans pendant lesquels des dizaines d’employés, cadres, techniciens ou ingénieurs, ont été broyés par un management brutal, soumis à une stratégie de réduction massive des effectifs. La médiatisation tardive de cette « crise sociale et sanitaire » entraînera le départ des dirigeants de l’époque et le début de l’affaire judiciaire. Ce lundi 6 mai, le procès pour « harcèlement moral » des anciens patrons de l’entreprise s'ouvre pour trois mois. Une question subsiste : Comment, malgré les alertes, une telle situation a-t-elle été possible ?

257 pages de témoignages

En 2004, l’Etat cesse d’être actionnaire majoritaire de l’entreprise. Marie-Claude Beaudeau décide de lancer un appel à témoignages à destination du personnel de France Télécom. Elle reçoit 257 pages émanant de syndicats, de délégués CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), d’agents de tous grades et de toute la France. « Des personnels désespérés m’appellent pour relater des situations terribles de détresse », lance la sénatrice au ministre de l’Economie. C’est Alain Lambert, en charge du Budget, qui se charge de la réponse. Il note « un cas de suicide » constaté en 2003 et assène : « Ce drame ne saurait être mis en parallèle avec les orientations générales de l’entreprise ».

Ces orientations sont pourtant au cœur du procès qui s’ouvre aujourd’hui. Début 2005, le PDG Didier Lombard, renvoyé devant le tribunal correctionnel, annonce la mise en place du plan « Next » (pour « Nouvelle expérience des Télécoms ») et une réduction massive des effectifs avec 22.000 emplois en moins en trois ans, soit un salarié sur cinq. Une stratégie de « départs forcés déguisée » à l’origine des violences managériales selon les syndicats. Près de quinze ans après sa réponse à la sénatrice communiste, Alain Lambert contacté par 20 Minutes, esquive : « Ce n’était pas dans mon portefeuille, le ministre du Travail n’était pas disponible, je n’étais pas en charge du dossier ». Avant de reconnaître :

« Il est extrêmement difficile pour un ministre de tutelle de s’immiscer dans le management d’une grande entreprise, cela reviendrait à dire que l’entreprise va mal »

« La direction a tout fait pour nier l’évidence »

Si le pouvoir politique est resté sourd à la crise qui germait dans les couloirs de l’entreprise, d’autres acteurs ont tenté entre 2007 et 2009 d’alerter la direction et les pouvoirs publics. Le 1er juin 2007, les syndicats CFE-CGC et SUD créent « l’Observatoire du stress et des mobilités forcées à France Télécom ».

Patrick Ackermann, délégué syndical centre SUD PTT et cofondateur de cet observatoire, se souvient, amer : « On a publié une première étude réalisée à partir d’un questionnaire rempli par 3.254 salariés. On avait mis un site internet dédié à leur disposition et on avait informé la direction en demandant d’en maintenir l’accès depuis les ordinateurs de l’entreprise. Dix minutes plus tard, l’accès au questionnaire était bloqué ».

Cette étude, décrédibilisée dans les médias par les dirigeants de France Télécom, fait état d’un sentiment de stress pour 66 % des salariés, 15 % des répondants évoquant même un sentiment de « détresse ». « La direction a tout fait pour nier l’évidence (…) les déclarations unitaires du CNHCST, les alertes des fédérations syndicales, les rapports de médecins du travail qui pointaient un climat délétère. C’était massif, manifeste, énorme, ça venait de tous les côtés mais à chaque fois la réponse était "ça n’existe pas, c’est de la propagande syndicale" », soupire Patrick Ackermann.

Un déni collectif

Edith*, médecin du travail à cette époque, n’a rien oublié du « sentiment d’impuissance » qui a poussé certains de ses collègues à démissionner. « Ils ont ignoré les alertes syndicales et ont négligé celles des médecins. On nous disait "vous noircissez le tableau parce que vous ne voyez que des gens qui vont mal, vous avez un filtre déformant" ». Dans son rapport annuel d’activité de 2008, le médecin coordonnateur au sein de l’entreprise relève une « évocation constante » des risques psychosociaux et une augmentation des consultations occasionnelles dans la quasi-totalité des 76 rapports des médecins répartis sur tout le territoire.

A Troyes, Saint-Quentin, Bordeaux ou en Franche-Comté, l’inspection du travail émet aussi régulièrement des signalements aux dirigeants de l’entreprise. En vain. Sébastien Crozier, président du syndicat CFE-CGC, a la voix qui se brise lorsqu’il évoque son collègue «qui s'est jeté du 5e étage ce 11 septembre 2009 » : « Il a fallu des années pour qu’on arrive à une prise de conscience collective, malgré les alertes ».

Pour le salarié, la mise en place tardive des instances de représentations du personnel – effectives à partir de 2005 suite à la loi de privatisation de l'entreprise votée en 2004​ – explique en partie le temps de réactivité de l’ensemble des instances. Il y voit également le signe d’un « déni » collectif : « En interne, la direction dénonçait un complot médiatico-syndicaliste**. Mais il ne faut pas sous-estimer non plus le rôle de l’État dans ses différentes composantes, que ce soit le ministère du Travail ou les inspections du travail locales. Personne ne pouvait ou ne voulait croire que France Télécom était une entreprise violente ».

*Le prénom a été modifié

** Contactés, les avocats des ex-dirigeants n’ont pas souhaité répondre à nos sollicitations

 

France Télécom: «Tout cela a commencé dès le début de la privatisation»