Terrorisme: Comment la jeune Inès Madani est devenue le djihadiste Abou Souleyman

PROCES La jeune femme de 22 ans se faisait passer pour un djihadiste sur la messagerie Telegram afin d'encourager des jeunes à partir en Syrie ou commettre un attentat en France

Thibaut Chevillard

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Inès Madani comparait devant la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris
Inès Madani comparait devant la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris — BENOIT PEYRUCQ / AFP

Dans le documentaire diffusé sur Canal + en 2016, Soldats d'Allah, elle n’interprète qu’un second rôle. Une ombre voilée chargée à deux reprises par un mystérieux djihadiste de transmettre un courrier aux membres d’un groupe de jeunes radicalisés discutant sur Telegram, animés par le désir de mourir en martyr en France ou en Syrie. Depuis Raqqa, Abou Souleyman leur donne instructions et conseils et partage son expérience de combattant. Ils l’ignorent encore, mais en réalité Abou Souleyman et Inès Madani ne sont qu'une seule et même personne.

Pourquoi cette jeune femme au visage poupon a-t-elle usurpé la « kunya » – le nom que prennent les djihadistes – d’un homme pour communiquer avec eux ? « Si j’avais eu un compte (Facebook) de femme, je n’aurais pas pu parler avec les hommes », explique-t-elle ce jeudi, dans le box de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, où elle comparait pour association de malfaiteurs à visée terroriste aux côtés de deux autres personnes. Gilet gris, chemise blanche, les cheveux attachés en chignon, elle raconte à la cour comment et pourquoi Inès est devenue, en 2015, Abou Souleyman.

La rencontre avec Abou Barou

Tout commence quand, en janvier de la même année, son amie Anissa S. décide de partir en Syrie avec son fils Ibrahim, neuf mois. Les deux jeunes femmes sont « très proches ». Inès garde l’enfant quand sa mère travaille, quitte à ne pas aller à ses cours d’arabe. De temps en temps, elle « dépanne » la jeune maman en lui donnant un peu d’argent qu’elle a mis de côté. « J’étais sous son emprise. » Anissa S. n’oublie pas de lui donner des nouvelles. Installée à Raqqa, la capitale de l’état islamique, elle s’est mariée avec un combattant et est tombée une nouvelle fois enceinte.

Elle essaie de convaincre Inès de la rejoindre. Même sans être mariée, elle pourrait trouver sa place, en s’occupant d’enfants par exemple. « Il y avait beaucoup d’orphelins », souffle-t-elle. Mais la native de Seine-Saint-Denis n’a « pas du tout » envie à cette époque de faire le voyage vers la Syrie. Anissa S. va alors la mettre en relation « avec des personnes sur place ». Notamment un certain Oumar Diaw surnommé Abou Barou. Né en 1981, ce djihadiste est abonné à la rubrique judiciaire, comme en témoigne la longueur de son casier. Inès Madani, dont l’estime a été érodée par un parcours scolaire chaotique et les conflits avec ses parents, est « flattée » de discuter avec un « courageux » combattant de Daesh.

« Il me laissait totalement le gérer »

Très vite, il lui demande de recruter des gens pour partir en Syrie ou commettre des attentats en France. « Le mieux, c’est que les hommes restent en France » pour ensanglanter le pays, lui a-t-il dit. Abou Barou sait lui parler, il lui redonne « confiance ». Alors elle suit ses instructions à la lettre. Pour accomplir sa mission et rentrer en contact avec des aspirants terroristes, elle utilise le compte Facebook que le djihadiste utilisait sous le pseudonyme d’Abou Souleyman. « Il me laissait totalement le gérer », indique-t-elle à la présidente de la cour, Isabelle Prévost-Desprez. « Au début, c’était bizarre, après j’ai pris l’habitude. »

Inès Madani – ou plutôt Abou Souleyman – parvient ensuite à intégrer un groupe de jeunes radicalisés sur la messagerie cryptée Telegram. Abou Barou lui dit « qu’il fallait profiter de ça, le groupe était déjà fait ». C’est cette bande qu’un réalisateur a infiltrée et filmée en caméra cachée durant plusieurs mois. Abou Souleyman – et donc Abou Barou par l’intermédiaire d’Inès - prend de plus en plus d’importance au sein de cellule, au point qu’il finit par la codiriger. Mais plusieurs de ses membres sont interpellés par la DGSI après les attentats du 13-Novembre, les empêchant de concrétiser leur projet mortifère.

Tentative d’attentat devant Notre-Dame

Parmi eux, Medhi Boury et Cüneyt Kolankaya, également jugés cette semaine. Inès Madani, elle, est passée à travers les mailles du filet. A partir de l’été 2016, elle n’a plus de nouvelles d’Abou Barou. Elle rentre ensuite en contact avec un autre djihadiste à la tenace légende noire, Rachid Kassim. C’est lui qui a inspiré Inès et quatre autres femmes lorsqu’elles ont tenté, en vain, d'enflammer une voiture pleine de bonbonnes de gaz et aspergée de gasoil, en septembre 2016, près de la cathédrale Notre-Dame.

Une fois de plus, c’est en utilisant le pseudonyme d’Abou Souleyman qu’elle avait réussi à séduire Ornella Gilligmann, la jeune femme qui a organisé avec elle la tentative d’attentat. Arrêtées quelques jours plus tard, elles seront jugées cet automne. Quant a son amie Anissa S., Inès Madani ignore ce qu’elle est devenue. « Peut-être qu’elle est morte… » Le procès se poursuit vendredi. Les trois prévenus encourent dix ans de prison.

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