Procès en appel d’Abdelkader Merah: Un «détonateur idéologique» parmi d’autres, selon un ex des renseignements

COMPTE-RENDU L’ancien directeur régional du renseignement estime qu’Abdelkader Merah, comme les autres membres de la mouvance salafiste toulousaine, ne pouvaient ignorer les velléités terroristes de Mohamed Merah

Helene Sergent

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L'ancien patron des renseignements à Toulouse a dénoncé les défaillances collectives des services dans l'affaire Merah.
L'ancien patron des renseignements à Toulouse a dénoncé les défaillances collectives des services dans l'affaire Merah. — Lionel BONAVENTURE / AFP
  • Jugé en appel jusqu’au 18 avril, le frère de Mohamed Merah, Abdelkader Merah encourt une peine de prison à perpétuité pour « complicité d’assassinats ».
  • Il a été reconnu coupable en 2017 lors du procès en première instance d'« association de malfaiteurs terroriste » mais acquitté de « complicité d’assassinats ».
  • Ce jeudi, la cour d’assises d’appel entendait Christian Balle-Andui, ancien directeur régional du renseignement à Toulouse.

La question avait hanté le procès d'Abdelkader Merah en première instance. Et si les services d’enquête avaient eu connaissance plus tôt du profil de Mohamed Merah, au lendemain des attaques des militaires du 11 et 15 mars 2012 ? Cette interrogation, insupportable pour les proches des victimes de l'école Ozar-Hatorah - survenue quelques jours plus tard - avait été au cœur de l’audition de Christian Balle-Andui, fonctionnaire retraité des services de renseignement. L'ampleur des défaillances révélées par cet ancien commissaire divisionnaire avait suscité l’émoi des parties civiles.

Ce jeudi à l’occasion du procès en appel d'Abdelkader Merah et de Fettah Malki, le nouveau témoignage de ce fin connaisseur de la mouvance salafiste toulousaine s’est recentré autour de la surveillance des frères Merah et sur le parcours du principal accusé. S’appuyant sur ses années passées à la direction régionale du renseignement, Christian Balle-Andui a estimé qu'Abdelkader Merah ne pouvait ignorer le projet terroriste de son frère, à défaut d’en connaître les cibles. Une déclaration qui a suscité la colère de la défense.

Une mouvance salafiste structurée en 2006

Avec ses lunettes rondes, son costume et sa pochette en carton, l’homme a des allures de professeur. Et Christian Balle-Andui connaît sa matière. Pendant plusieurs heures, ce retraité des renseignements a présenté devant la cour d’assises d’appel l’évolution et la composition de la mouvance salafiste et djihadiste à Toulouse depuis les années 2000. Construit dès 2006 autour de la filière d'Artigat sous l’égide d’Olivier Corel surnommé l'« Emir Blanc », le « clan salafiste » regroupe alors plusieurs figures régionales : « Il est constitué de deux têtes de pont : une première avec les frères Clain au Mirail et une 2e avec Sabri Essid, pour déployer la propagande sur le quartier des Izards » où vivent les frères Merah.

Des noms désormais connus du grand public, les premiers ayant servi de « voix » pour revendiquer les attentats du 13-Novembre, et celui d’Essid  pour s'être illustré dans les rangs de Daesh et dans des vidéos d’exécutions. Abdelkader Merah, qui encourt une peine de prison à perpétuité pour « complicité d’assassinats », apparaît dès 2006 dans les radars des renseignements régionaux. Une date qui correspond à sa conversation à l’islam, comme il l’a indiqué au début de ce procès à la cour.

L’évolution d’Abdelkader Merah

Cette année-là, Abdelkader Merah se rend en Egypte pour la première fois « pour suivre des cours d’arabe littéraire », a-t-il expliqué aux magistrats. Une destination qui est, pour l’ancien fonctionnaire, « le lien et la reconnaissance du clan salafiste toulousain avec la mouvance internationale ». Lors de ce court séjour au Caire, une photo des frères Merah parvient jusqu’au service de Balle-Andui. « Mes spécialistes l’analysent comme un signe d’allégeance au salafisme djihadiste », précise le témoin. Le cliché, diffusé plus tôt à l’audience avait été réalisé pour « délirer », racontera une connaissance des frères Merah, également présente sur l’image, un sabre à la main, l’index levé devant un coran ouvert.

Cette même année, le frère du tueur au scooter est aperçu « en compagnie de Jean-Michel Clain à la sortie de la mosquée Bellefontaine », considérée à l’époque par les services comme étant particulièrement complaisante à l’égard de la mouvance salafiste. Puis, « en 2008, on retrouve Abdelkader Merah dans une action de propagande sur des jeunes de la cité de la reynerie », retrace l’ex-commissaire divisionnaire. Mais dès 2010, c’est Mohamed Merah, jugé « plus dangereux », qui concentre l’attention des équipes de Christian Balle-Andui. Une fiche S est accolée par la direction centrale à côté du nom de l'auteur des attaques de Toulouse en Montauban.

Pas « d’information précise »

De ces attaques, et des défaillances des services, Christian Balle-Andui a déjà tout dit. La piste islamiste, qu’il privilégie, n’est pas suivie par les enquêteurs après les premiers assassinats des militaires. Une liste d’auteurs potentiels qu’il rédige, et sur laquelle figure le nom du tueur au scooter, reste sur une pile de documents. Sept ans après, le retraité reste formel : « Mon intime conviction (…) c’est que les chefs du mouvement salafiste : Clain, Essid, son frère Abdelkader Merah et d’autres, au vu du fonctionnement en osmose de ce clan, de ce petit califat, sont au courant du projet. Par contre, ils ne sont pas forcément au courant des cibles ».

Selon lui, l’accusé au même titre que les autres membres de ce « clan » ont pu faire office de « détonateur idéologique » pour Mohamed Merah. Une sortie fait bondir l’avocat de la défense, Eric Dupond-Moretti, agacé par le « ressenti » et les « hypothèses » formulées par le témoin. Car les éléments sur les liens entre son client et une filière terroriste manquent. Des activités d’Abdelkader Merah au Caire, le policier ne sait rien : « Sur les Merah, je suis dans le bleu. On sait qu’Abdelkader Merah, vu son ambition studieuse, est dans une école coranique, mais je n’ai pas d’information précise ».

Conscient des carences dans la surveillance d’Abdelkader Merah, Christian Balle-Andui a déploré à plusieurs reprises l’impuissance de ses services, notamment sur les activités à l’étranger des hommes qu’il surveille à Toulouse. Contrairement à son petit frère, l’accusé n’a pas été fiché S. « Pourriez-vous en donner les raisons ? », demande l’avocat général. Résigné, le témoin en convient : « J’en suis incapable ».

Le procès doit se poursuivre jusqu’au 18 avril.