Procès d'Abdelkader Merah: Les relations «tumultueuses» entre les deux frères décortiquées au procès en appel

COMPTE-RENDU Interrogé pour la première fois ce mardi par la cour d’assises d’appel, Abdelkader Merah a décrit une relation « chaotique » et en « dents de scie » avec son frère, Mohamed Merah

Helene Sergent

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Abdelkader Merah devant la cour d'assises spécialement composée de Paris en 2017.
Abdelkader Merah devant la cour d'assises spécialement composée de Paris en 2017. — Benoit Peyrucq/AFP
  • Abdelkader Merah comparait en appel pour « association de malfaiteurs terroristes » et « complicité d’assassinats ».
  • Il avait été condamné à 20 ans de prison en 2017 lors du procès en première instance mais avait été acquitté des faits de « complicité d’assassinats ».
  • L’accusation estime qu’Abdelkader Merah, converti à l’islam depuis 2006, a joué un rôle dans la radicalisation de son frère, auteur des attentats de Toulouse et Montauban en mars 2012.

« Les relations en dents de scie, c’est une marque de la famille Merah, c’est dans nos gènes », a résumé dans un sourire Abdelkader Merah. Accusé de « complicité d’assassinats » dans les attaques perpétrées par son petit frère Mohamed à Toulouse et Montauban en mars 2012, l’homme de 37 ans, est longuement revenu ce mardi sur les brouilles, les réconciliations, les violences et les retrouvailles éphémères qui ont été le lot de la fratrie Merah pendant des années.

La question des liens entretenus entre les deux frères est au cœur de ce procès en appel qui s’est ouvert lundi. Acquitté des faits de « complicité d’assassinats » faute de preuves suffisantes selon le verdict rendu en première instance, Abdelkader Merah a-t-il joué le rôle de « mentor » spirituel pour son frère ? C’est ce qu’entend démontrer le parquet général, à l’origine dans ce nouveau procès.

Une plainte déposée puis retirée en 2003

« Mon petit frère, c’était le petit dernier et mon père l’a énormément chouchouté, dès qu’il voulait quelque chose, il lui donnait (…) Après il ne supportait pas la contradiction, il voulait qu’on soit toujours d’accord avec lui », explique posément Abdelkader Merah. Né en 1982 à Toulouse, Abdelkader a 11 ans quand ses parents divorcent. L’adolescent plonge dans la délinquance et consomme des stupéfiants. Sa mère, chargée d’élever les cinq enfants après le départ définitif du père en Algérie à la fin des années 1990, est incapable de faire face. Régulièrement sollicités, les travailleurs sociaux évoquent dans leurs rapports un climat de violence entre les frères et sœurs.

En 2003, Mohamed Merah dépose plainte contre son propre frère Abdelkader pour des faits de violences. Son récit aux policiers est glaçant, les sévices décrits par le petit dernier, multiples. Quelques semaines plus tard pourtant, Mohamed Merah retire sa plainte. Un règlement de compte familial orchestré par l’aîné de la fratrie, Abdelghani, serait à l’origine de cette plainte affirme aujourd’hui l’accusé.

Trois ans plus tard, les deux frères se sont rabibochés et Mohamed décide de rejoindre Abdelkader qui s’est installé en Égypte pour quelques mois afin de suivre des « cours d’arabe littéraire ». « Il est resté dix jours en 2006, il était là pour faire du tourisme. Mais ensuite on s’est brouillé », poursuit Abdelkader Merah.

« Je n’y suis pour rien dans sa conversion »

Fraîchement converti à l’islam, Abdelkader Merah juge alors d’un mauvais œil la vie dissolue de son cadet Mohamed : « La religion, lui, ça l’intéressait pas du tout, c’était un délinquant, il venait juste en Egypte pour profiter ». Pendant ce séjour réalisé en 2006, un cliché troublant des deux frères et versé au dossier est réalisé. Sur l’image en noir et blanc projetée à l’audience, on aperçoit Abdelkader et Mohamed, l’index levé vers le ciel, tenant un Coran ouvert et l’une de leurs connaissances brandissant un couteau. « C’était pour délirer (…) ils ne connaissaient même pas la signification du doigt levé », a expliqué aux enquêteurs cette connaissance.

En 2008, Mohamed Merah est incarcéré. C’est pendant ce séjour en détention que le jeune homme se serait converti, lui aussi, à l’islam. « Lorsqu’il a été interpellé, on ne se parlait pas. Il a été incarcéré ensuite, je n’allais pas le voir, en prison (…) J’ai découvert que mon frère s’était converti en prison. Je l’ai croisé au quartier plus tard, il portait la barbe et l’habit traditionnel », a déclaré l’accusé. Un temps, cette conversion rapproche les deux hommes et l’aîné se rend régulièrement au parloir, transmet des livres religieux à Mohamed Merah. Il estime pourtant n’avoir joué aucun rôle dans la religiosité du terroriste : « Je n’y suis pour rien et je le regrette ! Il a suivi son cursus personnel ».

Mais la personnalité explosive de Mohamed Merah fait systématiquement l’objet de disputes : « Il a gardé son caractère quand on abordait un sujet religieux, il ne supportait pas la contradiction, il se braquait, partait ».

Un « électron libre »

À sa sortie de détention, Mohamed Merah effectue plusieurs voyages - en Irak, en Syrie, en Palestine. Sur sa route, il retrouve une nouvelle fois son frère Abdelkader de retour en Egypte pour poursuivre ses cours d’arabe. « Quand il me parle d’Irak – c’était en plein pendant le conflit –, ça m’a étonné. Il m’a expliqué qu’il y avait des zones vertes où on pouvait aller et qu’il avait des contacts sur place et il m’a montré des photos », se souvient Abdelkader Merah.

Mais l’accusé continue de dépeindre des relations tumultueuses, superficielles avec son cadet. Si les frères ne se parlent plus ou peu, Abdelkader Merah apprend « au quartier » que Mohamed s’est marié religieusement. « Il cherchait une musulmane, il demandait à tout le monde si on connaissait une sœur qui voulait se marier », note-t-il. Après une année « d’embrouille », les frères se réconcilient fin 2011. La semaine des attentats commis par Mohamed Merah, les deux hommes se croisent, dînent ensemble. Abdelkader a toujours affirmé qu’il ignorait tout des projets de son frère : « C’était un électron libre, il menait sa vie comme il voulait, personne ne pouvait le manipuler, personne ne pouvait le contrôler ».