«Gilets jaunes»: Pourquoi les méfaits les plus graves n'ont-ils pas encore été jugés?

CONDAMNATIONS La justice a besoin de temps pour instruire et juger les méfaits les plus graves perpétrés lors des manifestations des « gilets jaunes »

Vincent Vantighem

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Paris, le 16 mars 2019. Un manifestant jette un drapeau européen dans un brasier allumé devant un magasin situé sur les Champs-Elysées.
Paris, le 16 mars 2019. Un manifestant jette un drapeau européen dans un brasier allumé devant un magasin situé sur les Champs-Elysées. — Zakaria ABDELKAFI / AFP
  • La manifestation des gilets jaunes, samedi, a dégénéré sur les Champs-Elysées.
  • Christophe Castaner a dénoncé la présence de « 1.500 ultra-violents » dans le cortège.
  • Mais les premières personnes jugées, lundi, n’ont pas le profil de casseurs.

Blanche. Souvent fatiguée par la garde à vue. Et quasiment toujours mal assurée. Lundi après-midi, c’est d’abord la voix des « gilets jaunes » renvoyés en comparution immédiate, au tribunal correctionnel de Paris, qui en a le plus appris aux magistrats chargés de les juger après les violences sur les Champs-Élysées.

Des regrets entrecoupés de sanglots pour un coup de pied sur un CRS, une bouteille de bière jetée sur les pavés ou encore quelques vêtements de marques chipés après le pillage des magasins. Pas vraiment le ton politisé et bravache que pourraient adopter les « 1.500 ultra-violents » venus, selon Christophe Castaner, pour « casser et en découdre ».

Une centaine d’informations judiciaires ouvertes depuis novembre

Le ministre de l’Intérieur n’a pas vraiment expliqué comment il les avait comptés. Mais sa sortie a suffi à renforcer le décalage entre les images des violences qui tournent en boucle sur les chaînes d’information en continu et les profils penauds des primo-délinquants qui s’affichent tous les lundis aux comparutions immédiates post-mobilisation des « gilets jaunes ». Ce lundi, il y avait un apiculteur et un paysagiste en intérim dans le box. En décembre, un plaquiste ou un carrossier...

Quatre mois que cela dure. Après chaque « acte » violent, les soutiens des « gilets jaunes » s’étonnent de voir leurs amis immédiatement jugés quand ceux qu’ils nomment les « vrais casseurs » ou les black blocs sont toujours « dans la nature ».

« Je comprends que cela soit difficile à comprendre. Mais il faut savoir que les faits les plus graves nécessitent des enquêtes plus longues, souffle une source judiciaire. Ce n’est pas parce que les gros casseurs ne sont pas passés aujourd’hui ou demain qu’ils vont s’en sortir comme cela… » Selon les chiffres communiqués par le ministère de la Justice, 99 informations judiciaires ont ainsi été ouvertes pour faire la lumière sur les délits les plus importants perpétrés depuis le 17 novembre, date du début du mouvement.

Un caleçon rose et des pièces d’or dans les poches

Nul doute qu’il y en aura (au moins) une centième pour retrouver ceux qui ont incendié le Fouquet’s samedi dernier. Et encore une autre pour ceux qui ont pillé le magasin Swarovski voisin. « Arrêter ce genre de ‘’clients’’ en flagrant délit est très rare, confie Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat de police Alliance. Ce sont des professionnels qui connaissent les emplacements des caméras et savent très bien se dissimuler. »

Le Fouquet's vandalisé et incendié
Le Fouquet's vandalisé et incendié - SIPA

Autrement dit, il faut faire de l’investigation pour pouvoir les appréhender. « On se sert après coup de tout ce à quoi vous pouvez penser, poursuit le syndicaliste. Les empreintes, les écoutes téléphoniques et bien sûr les images de vidéo… » Habitués à se planquer sous des parapluies ou à encore enfiler deux pantalons l’un sur l’autre pour mieux tromper les enquêteurs, les plus vindicatifs sont parfois trahis par des petits détails.

Ainsi c’est un caleçon rose (violet selon certains témoins) qui a permis de confondre Antonin Bernanos, l’un des assaillants du « quai de Valmy » à l'occasion des violences commises lors de la contestation de la Loi Travail en mai 2016. Plus récemment, ce sont les pièces d’or retrouvées au fond des poches de deux jeunes de Bondy (Seine-Saint-Denis) qui ont convaincu les enquêteurs qu’ils n’étaient pas étrangers au saccage de l’Arc de Triomphe, le 1er décembre.

« La vérité, c’est que la justice fonctionne normalement »

Selon nos informations, 1.550 « gilets jaunes » ont été jugés en comparution immédiate depuis le 17 novembre (et avant les événements de ce samedi). Un peu plus de 350 d’entre eux ont été condamnés à de la prison ferme avec mandat de dépôt. Un bilan forcément en trompe-l’œil, les méfaits les plus graves n’étant donc pas encore tous élucidés et leurs auteurs jugés.

« D’une semaine à l’autre, on qualifie la justice de sévère ou de laxiste à l’encontre des "gilets jaunes", se désole une source à la Chancellerie. La vérité, c’est que la justice fonctionne juste normalement. » Et qu’elle n’a pas pour habitude de juger immédiatement les dossiers les plus complexes. Ainsi, le procès du saccage de l’Arc de Triomphe ne devrait pas être programmé avant au moins 18 mois.