Justice des mineurs: «Le centre éducatif fermé, c’est une lessiveuse émotionnelle»

REPORTAGE A l’image du centre éducatif fermé (CEF) d’Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), vingt nouveaux CEF devraient être créés à partir de 2021. Une décision contestée par plusieurs acteurs de la chaîne judiciaire alors que se sont ouvertes le 25 février dernier les concertations sur la réforme de la justice des mineurs

Helene Sergent

— 

A partir de 2021, vingt nouveaux centres éducatifs fermés devraient voir le jour.
A partir de 2021, vingt nouveaux centres éducatifs fermés devraient voir le jour. — H.Sergent/20Minutes
  • Créés en 2002, les centres éducatifs fermés représentent souvent la dernière alternative avant la prison pour les mineurs impliqués dans un parcours de délinquance.
  • Ces structures d’accueil restent toutefois contraignantes pour les jeunes qui y sont placés et sont considérées comme des lieux de privation de liberté.
  • La multiplication de ces CEF dès 2021 est aujourd’hui critiquée par plusieurs syndicats de magistrats qui appellent le gouvernement à développer d’autres structures d’accueil.

Enfoncé dans un canapé, Léo* esquisse un sourire en racontant l’anecdote. « Quand j’ai dit à mes copains que j’étais en centre éducatif fermé (CEF), ils étaient surpris. Ils m’ont demandé si je dormais dans une cellule. Je leur ai dit que non, qu’on avait droit à des chambres ». Si lui fait la différence entre le CEF et la prison, c’est qu’il a déjà passé deux semaines en détention. En attente de son jugement, l’adolescent a finalement été placé dans ce centre éducatif à la demande du juge pour enfants chargé de son dossier.

Comme lui, quatorze autres mineurs âgés de 13 à 16 ans résident aujourd’hui dans cette bâtisse imposante d'Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) réaménagée en 2013. Sous l’impulsion de la ministre de la Justice, vingt nouveaux CEF de ce type devraient voir le jour dès 2021 sur tout le territoire. Présentées par l’autorité judiciaire comme une alternative à la détention, ces infrastructures sont, pour la plupart des jeunes placés, une « dernière chance » avant l’incarcération.

« Ce sont toujours des enfants »

« Globalement, les jeunes qui atterrissent ici sont abîmés », lance Yasmine Boutkhili, la directrice du CEF d’Epinay-sur-Seine. La jeune femme énumère les chiffres : « 40 % des enfants qui sont placés chez nous ont un dossier MDPH (maison départementale des personnes handicapées) pour des troubles du comportement, de la concentration ou de gestion de la colère. Et 96 % d’entre eux ont aussi un parcours auprès de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Ils n’ont pas confiance en l’adulte et rares sont ceux à pouvoir s’appuyer sur leurs deux parents. Ça n’excuse pas les faits qui leur sont reprochés, mais avoir tout le contexte, ça nous permet de mieux prendre en charge ». 

Si les mineurs différencient la prison du centre éducatif fermé, il s’agit bien d’un lieu de privation de liberté. Dans les chambres individuelles que nous montre Léo, chargé de nous faire visiter les lieux, les fenêtres ne s’ouvrent pas entièrement et toutes sont grillagées. Dès leur arrivée, les règles sont édictées par les membres de l’équipe encadrante : les téléphones portables, le tabac et les stupéfiants sont strictement interdits, l'accès à un ordinateur limité aux activités qui en nécessitent l'utilisation et toute sortie doit être demandée par écrit avant d'être étudiée chaque semaine par le CEF. 

« Pour moi, le plus dur au début, c’était de devoir rester ici tous les week-ends », glisse pudiquement Léo. « Même si leur structure familiale est défaillante, la séparation avec leurs proches reste difficile. Ils ont brûlé beaucoup d’étapes dans leur vie mais ce sont toujours des enfants », analyse Marie-Line Jamard, responsable d’unité éducative d’activité de jour (UEAJ) à Epinay-sur-Seine. Pendant la première phase d'adaptation, les jeunes ne peuvent pas rentrer chez eux les week-ends et doivent patienter avant de pouvoir en faire la demande. 

« Quand ils craquent, ils claquent la porte »

Ces premières semaines sont les plus compliquées, concède l’équipe. Si la fugue peut entraîner une incarcération, elle fait partie du quotidien au CEF reconnaît la directrice.

« On pourrait rehausser les grillages mais ça n’empêcherait pas un gamin de s’enfuir. A cet âge-là, et avec leur parcours, quand ils craquent, ils claquent la porte ».

Et « l’implantation en plein centre-ville, à cinq minutes de la gare, facilite les fuites », ajoute Zoheir Arrouf, l’un des professeurs de l’équipe. Autour de la table dressée dans la salle de restauration, les éducateurs s’interrogent : « Tu connais toi un jeune qui n’a pas fugué ? ». Silence. « Oui ! Léo ! », note finalement un membre de l’équipe. Ici, l’adolescent scolarisé en classe de 3e fait figure d’exception. Selon la directrice, « un jeune sur deux se retrouve incarcéré en cours de placement ». En moyenne, les séjours au CEF d'Epinay durent 4 à 6 mois. 

Gabriel* est arrivé en décembre dernier. « J’ai fait une fugue de dix jours », raconte-t-il, lunettes carrées vissées sur le nez. Ramené au centre d’Epinay, il se rend depuis presque quotidiennement à l’unité éducative de jour de la commune, installée dans l’atelier d’impression numérique Epigraph​. Il y travaille aux côtés des professionnels de l’atelier, apprend à manier les machines et à maîtriser les logiciels de création numérique. « Il y a deux côtés dans le CEF. Un côté où tu peux décider de t’en foutre et tu vas fuguer. Et un autre côté où tu peux suivre les activités, t’insérer. Ça peut mal ou bien se passer, mais ça demande des efforts », philosophe-t-il.

Une « lessiveuse émotionnelle »

Aux horaires stricts à respecter - pour les repas, l’heure du lever et du coucher, pour les activités ou les cours dispensés à certains par un professeur de l’Education nationale - s’ajoute aussi l’intégration au groupe. Le centre accueille chaque année en moyenne près de 50 jeunes, et tous savent qu’ils sont là pour une période déterminée. Encadrés par 28 personnes au total, les adolescents du CEF - issus de régions différentes - doivent aussi apprendre à vivre ensemble. « Quand un nouveau arrive, les autres lui posent systématiquement les mêmes questions : "Tu viens d’où ? Et t’as fait quoi ?" », raconte Yasmine Boutkhili.

Malgré des emplois du temps individuels - ils sont établis en fonction de leurs besoins éducatifs, de leurs projets, de leurs capacités - tous partagent les repas et se retrouvent régulièrement en fin de journée en salle télé. Quelques minutes avant notre entretien, la tension est montée d’un cran sur la terrasse entre Gabriel et un autre garçon. « Parfois, on se tape des barres à s’étouffer et parfois y’a des conflits », admet-il. « Le centre, c’est une lessiveuse émotionnelle, complète la directrice, nous ne sommes pas là pour réparer toute une vie, mais pour prendre soin d’eux pendant un temps limité ».

*Les prénoms ont été modifiés