Affaire de viol au 36: «Il ne faut pas inverser les rôles et faire de cette femme la criminelle»

PROCES Le procès, commencé il y a deux semaines, ne doit pas être celui de la plaignante mais celui des policiers de la BRI qu’elle accuse de viol, ont plaidé les avocats d’Emily S. ce mardi…

Thibaut Chevillard

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L'entrée du 36, quai des Orfèvres, l'ancien siège de la police judiciaire à Paris
L'entrée du 36, quai des Orfèvres, l'ancien siège de la police judiciaire à Paris — Kenzo Tribouillard AFP
  • Emily S., une Canadienne de 38 ans, accuse deux policiers de la BRI de l’avoir violée en 2014.
  • S’ils reconnaissent avoir passé la soirée avec elle, Nicolas R. et Antoine Q. nient l’avoir agressée.
  • Les deux hommes comparaissent jusqu'au 1er février devant la cour d’assises de Paris.
  • Ils encourent 20 ans de réclusion criminelle.

Pour une fois, Emilys S. ne s’est pas assise sur le banc des parties civiles. Ce mardi, la jeune femme s’est installée dans le public pour écouter son avocate, maître Sophie Obadia, plaider devant la cour d’assises de Paris. Le procès qui se déroule depuis un peu plus de deux semaines, assure cette dernière aux six jurés, n’est pas celui de la plaignante. Mais bien celui des deux policiers de la BRI qu’elle accuse de l’avoir violée, en avril 2014, dans un bureau du mythique 36, quai des Orfèvres. « Il ne faut pas inverser les rôles et faire de cette femme la criminelle, celle qui a tout prévu, tout imaginé », souligne avec force la pénaliste.

C’est pourtant ce « qui s’est passé » ces derniers jours, regrette-t-elle. La défense a, depuis le début de l’affaire, tenté de « mettre en doute » la parole de la Canadienne. De la faire passer pour une « une dingue, une mytho, une menteuse », une « partouzeuse » qui aurait accepté de « coucher avec plusieurs hommes ». Pourtant, après six mois d’enquête, une première expertise révélait que la plaignante était « crédible, authentique et pas mythomane ». « Cela nous a rassurés car, à en croire la presse, elle était complètement cinglée », souffle maître Obadia.

Un « viol de lâches »

Une deuxième expertise concernait les traces d’ADN retrouvées sur son corps et sur ses vêtements. Emily S. a toujours indiqué avoir été violée par plusieurs personnes. « Un matin, j’allume la radio - RTL - et j’apprends que toutes les personnes du "36" ont été soumises à un test ADN. On cherche le troisième ADN, le M1, celui qui manque », raconte maître Obadia. « Je n’entends pas que l’on a deux ADN qui sont sûrs. J’entends qu’il en manque un. C’est là que le vent tourne. "Alors Mme Emily S., vous couchez avec tout le monde ? C’est quoi cette fille qui a des amants ?" Ça y est, c’est le procès de la victime. »

Pour maître Obadia, Emily S. est une femme « overfriendly », qui « aime » et « parle » à tout le monde. Une personne un peu « crédule » et « vulnérable » aussi, qui s’est retrouvée, au Galway, au milieu d’une « meute » d’hommes mimant des gestes « obscènes » en sa présence. Elle ne pensait pas, en passant la soirée dans ce pub irlandais rempli de policiers, qu’elle se mettrait « en danger ». Quand elle s’est rendu compte qu’elle était trop ivre pour rentrer à son hôtel, elle a accepté de suivre les accusés au « 36 », estimant qu’elle y serait « à l’abri ». Mais dans les locaux de l’ancien siège de la police judiciaire, elle a été victime d’un « viol de lâches », « d’humiliation ». « Ce sont les fêtes de Bayonne, haro sur la viande saoule. »

« Des réponses farfelues »

Son associé, maître Mario Stavi, se lève et plaide à son tour durant environ une heure. Il parle aux jurés de son « intime conviction » : les accusés mentent. Et pour l’affirmer, il se base sur les « éléments objectifs du dossier », les « pièces à conviction » : la téléphonie qui montre selon lui que les policiers se sont concertés, qu’ils ont « modifié la scène de crime ». Le pénaliste rappelle aussi que l’ADN d’Antoine Q. a été retrouvé dans le vagin d’Emily S., que du sperme mélangé à l’ADN de la plaignante a été retrouvé dans les caleçons des deux accusés. Or, « ils n’ont que des réponses farfelues à présenter ».

Le procès d’Antoine Q. et Nicolas R. se poursuit mercredi. L’avocat général, Philippe Courroye, prendra ses réquisitions dans la matinée. Les avocats de la défense, maîtres Anne-Laure Compoint et Sébastien Schapira, plaideront en début d’après-midi. Le délibéré devrait être rendu au cours de la journée du jeudi. Les deux accusés, qui nient les faits qui leur sont reprochés, encourent 20 ans de prison.

Suivez la suite de ce procès sur le compte Twitter de notre journaliste : @TiboChevillard