«Gilets jaunes» à Paris: Anciens gudards, parpaing, bombes de peinture… «Nous ne sommes pas venus casser du flic!»

PROCES Six jeunes membres de mouvances d'extrême droite ont été condamnés mercredi à des peines allant du sursis à trois mois de prison...

Thibaut Chevillard

— 

L'arc de Triomphe, à Paris, a été tagué par des «gilets jaunes» lors de la journée de mobilisation du 1er décembre 2018.
L'arc de Triomphe, à Paris, a été tagué par des «gilets jaunes» lors de la journée de mobilisation du 1er décembre 2018. — Eric Dessons/JDD/SIPA
  • La manifestation des « gilets jaunes » du 1er décembre avait été émaillée de violences à Paris.
  • Six jeunes membres de mouvances d’extrême droite ont été condamnés mercredi à des peines allant du sursis à trois mois de prison.
  • Plusieurs d’entre eux ont été condamnés pour des dégradations en réunion, notamment des tags non loin de la place de l’Etoile, et l’un d’entre eux pour rébellion et outrage à agent.

Paris noyé sous les gaz lacrymogènes. L’arc de Triomphe saccagé. Des boutiques de luxe pillées. Le 1er décembre dernier, les rues de la capitale portent les stigmates de l’acte III de la mobilisation des «  gilets jaunes ». Les autorités avaient notamment pointé la responsabilité des groupuscules d’ultra-droite et promis la plus grande sévérité pour les auteurs de ces agissements « inadmissibles », comme les avait qualifiés la garde des Sceaux, Nicole Belloubet. Pourtant les individus interpellés tous les samedis depuis huit semaines, et qui sont jugés le lundi en comparution immédiate, n’ont pas vraiment le profil de terrifiants casseurs. Mais plutôt de types un peu paumés, s’étant laissé entraîner par la foule.

Mais mercredi, les six jeunes âgés de 20 à 27 ans, qui comparaissaient pour des violences commises ce samedi-là, étaient tous membres de mouvances d’extrême droite. La plupart de ces étudiants, ayant un niveau d’étude supérieur à la moyenne, sont originaires de Paris, Lyon ou d’Alsace. Ils reconnaissent avoir milité dans le passé au GUD (groupe union défense), un syndicat étudiant aujourd’hui dissous. Certains ont même quelques inscriptions sur leur casier judiciaire, essentiellement pour des violences. Chez l’un d’entre eux, adhérent au Rassemblement national, les enquêteurs ont aussi retrouvé des armes, quelques vieilles pétoires qui appartenaient à son grand-père.

« Mein Kampf »

Il y a Louis, 27 ans, un « gilet jaune » qui réside dans le très chic VIIIe arrondissement de Paris et qui manifestait pour la première fois. Marc, 20 ans, habitant à Saint-Cloud, est présenté par les services de renseignement comme étant l’un des chefs des Zouaves, un groupuscule d’extrême-droite. Charles, 23 ans, originaire du XVe arrondissement, étudiant en alternance. Vianey, 22 ans, un Lyonnais qui s’est vanté d’avoir « dégagé » des « antifas » lors de la manifestation du 1er décembre. Xavier, un Alsacien de 24 ans, passionné d’histoire, chez qui les policiers ont retrouvé un exemplaire de Mein Kampf et des livres sur Pétain. Enfin, Aloïs, un étudiant brillant de 22 ans, qui semble avoir du mal à maîtriser ses nerfs.

Ils ont été arrêtés une semaine après les échauffourées qui ont dévasté les rues de Paris, grâce à des informations transmises aux enquêteurs par les services de renseignement. Ces derniers sont persuadés que les prévenus font partie d’un groupe d’environ 80 membres des « Zouaves » et du « Bastion social », qui s’était donné rendez-vous, à travers une messagerie cryptée, au parc Monceau, dans le XVIIe arrondissement, avant la manifestation. Ils ont ensuite convergé vers la place de l'Etoile. Des photos prises ce jour-là ont permis aux policiers de les identifier.

 

« Le peuple aux abois, tuons le bourgeois »

Tous sont poursuivis pour association de malfaiteurs et pour participation à un groupement en vue de commettre des violences et des dégradations. Concrètement, la justice les soupçonne d’avoir activement participé aux échauffourées. Certains ont bien reconnu avoir tagué des murs. Mais c’est à peu près tout. Marc admet avoir ramassé un « parpaing ». Mais c’était pour empêcher, dit-il, d’autres manifestants de le lancer sur le pare-brise d’une voiture. « Nous ne sommes pas venus casser du flic », promet Charles qui, lui aussi, reconnaît avoir pris une pierre dans les mains, avant de la reposer sur le macadam.

Et la banderole proclamant « Le peuple aux abois, tuons le bourgeois », derrière laquelle plusieurs d’entre eux ont manifesté, et qu’on a retrouvé chez Louis ? Une personne qu’il ne connaît pas a dû l’oublier chez lui. A part quelques fusils anciens chez Xavier, les enquêteurs n’ont pas trouvé grand-chose lors des perquisitions : quelques croix gammées griffonnées sur une feuille chez Louis, des croix celtiques chez Aloïs. Depuis, ils ont découvert d’étranges messages sur le téléphone de Vianney. En utilisant une messagerie cryptée, il avait prévenu ses amis que les agents avaient perquisitionné le domicile de l’un d’entre eux : « Faites le ménage », « gardez le silence », baladez les policiers ». L’ont-ils écouté ?

« J’ai été victime d’une interpellation qui ne s’est pas bien déroulée »

Aloïs, lui, comparaît aussi pour outrage et rébellion. « J’ai été victime d’une interpellation qui ne s’est pas très bien déroulée », explique le prévenu, qui est le seul des six à avoir été placé en détention provisoire, à l’issue d’une première audience, le 10 décembre. Selon lui, il a « mal réagi » quand les forces d’intervention ont débarqué chez lui au petit matin et qu’elles l’ont « tiré de mon lit alors que je n’étais pas réveillé ». Menotté, il leur a craché dessus, les a copieusement insultés et aurait même essayé de les frapper. Avant que sa maman ne lui colle « trois gifles » pour le calmer. 

Les six hommes affirment être allés séparément à la manifestation. S’ils se sont parfois croisés dans les rues de temps à autre, c’est uniquement « par hasard ». Et c’est également « par hasard » s’ils ont tous passé la soirée dans un bar du XVe arrondissement. Tous admettent y être allés, mais aucun ne se rappelle avoir vu les autres ce soir-là. Ce que le procureur a bien du mal à croire. Lui est persuadé que le « groupement » s’était donné rendez-vous à Paris pour « aller au carton ». Les prévenus avaient « prévu de commettre des violences et des dégradations ». Il demande des peines allant de 5 mois de prison avec sursis à un an ferme.

« Garder la raison »

« Dans ce dossier, il n’y a strictement rien ! » plaide l’un des avocats. Son confrère, lui, appelle à « garder la raison », à ne pas condamner des jeunes « juste parce qu’ils ont des idées que vous ne partagez pas ». Ils ont finalement écopé de peines allant du sursis à trois mois de prison pour leur « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ». En revanche, ils ont tous été relaxés du chef d’association de malfaiteurs, pour lequel ils encouraient cinq ans de prison. La présidente, qui a dirigé avec beaucoup de finesse les débats, a prononcé une peine assez clémente. Voulant sans doute prouver que la justice jugeait des faits. Et non des idées politiques.