«J’ai foncé dans les CRS parce que je suis con...» Les premiers «gilets jaunes» sont passés au tribunal

PROCES Deux jours après les échauffourées dans Paris, les premiers « gilets jaunes » ont été jugés en comparution immédiate, ce lundi…

Vincent Vantighem

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Des manifestants retournent une voiture aux abords des Champs-Elysées, lors de la mobilisation des
Des manifestants retournent une voiture aux abords des Champs-Elysées, lors de la mobilisation des — Lucas BARIOULET / AFP
  • Des « gilets jaunes » ont été jugés en comparution immédiate.
  • Ils ont été condamnés à des peines de prison avec sursis.
  • Mais les enquêtes se poursuivent pour retrouver les vrais casseurs.

L’avocat s’arrête brusquement de parler. Il balaye du regard tout le prétoire. Théâtral, il ménage son effet par un silence. Et lâche finalement : « La salle est pleine car on attend les condamnations des casseurs. On attend tous… Mais ils ne sont pas là ! »

Deux jours après les échauffourées qui ont dévasté les rues de Paris, en marge de la mobilisation des « gilets jaunes », le tribunal correctionnel de Paris a commencé, ce lundi, à juger en comparution immédiate les premières personnes interpellées. Il y a du boulot : avec 378 gardes à vue au compteur, le parquet de Paris n’avait jamais connu un tel afflux de dossiers.

Comme tous les Français, les magistrats ont bien vu les images tourner en boucle sur les chaînes d’info en continu. Les voitures incendiées, les CRS attaqués, l’Arc de Triomphe vandalisé… Ils ont sans doute aussi entendu Nicole Belloubet, la ministre de la Justice, promettre, dimanche, une « réponse pénale ferme » à ces agissements « inadmissibles ».

Un équarrisseur de Moselle, un routier de la Marne, un pêcheur normand

Sauf que, lundi midi, les premiers prévenus à entrer dans le box de la chambre 23-03 après deux jours de garde à vue n’ont pas le profil des terribles casseurs vêtus de noir. Bruno, lui, a même toujours sa doudoune à capuche jaune sur le dos. Tout juste trentenaire, il réclame un délai pour préparer sa défense. Mais en donne déjà les principaux éléments d’une voix tremblante. « Je gagne 1.500 à 2.000 euros par mois. Je vis dans la maison héritée de mes parents. Mais j’ai de grosses charges. L’eau, l’électricité… »

Jérôme aussi voulait manifester contre la vie chère. Et elle doit vraiment l’être. Son dossier indique qu’il est intérimaire sans mission et qu’il a fui à Varennes-lès-Narcy (Nièvre) chez sa mère. La faute à ces « 200 euros de RSA » qui, selon lui, constituent ses seuls revenus. « Ce sont des profils que vous n’avez pas l’habitude de voir ici, relève son avocat commis d’office. Mais la réalité, c’est qu’il n’y a que des profils comme lui. » Et de citer un équarrisseur de Moselle, un marin-pêcheur de Normandie. Ou un chauffeur-routier de la Marne...

Enhardi par la foule des manifestants

Tous arrêtés pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations ». Ce fameux article 222-14-2 du Code pénal qui permet d’interpeller des manifestants avant même qu’ils ne commettent le moindre délit. Qui prévoit même un an de prison et 15.000 euros d’amende pour cela. Boucher dans un abattoir à Gap, Stéphane a été, lui, stoppé parce qu’il avait un Opinel dans la poche. Pour son petit-déjeuner à base « de saucisson et de fromage », balance-t-il. Sauf qu’il l’a arrosé d’une rasade de rouge. Et qu’en conséquence, il a foncé, tête baissée, dans un cordon de CRS. « Mais pourquoi ? », l’ont interrogé les policiers. « Parce que je suis con », a-t-il simplement admis. Parce qu’il s’est senti enhardi par la foule des manifestants.

Assez « con » pour venir manifester à Paris avec un couteau. Comme Jérôme qui avait, lui, une fronde au fond du sac à dos. Ou Matthieu, technicien dans le Rhône, qui avait acheté sur Internet des pétards « Bison » et des feux de Bengale. Assez « cons » pour se laisser interpeller sans même s’en servir quand les professionnels de la casse et du pillage parviennent, eux, selon une source policière, à « se retirer rapidement après avoir été à l’initiative des exactions ».

Les premiers de la soixantaine de « gilets jaunes » à avoir comparu, lundi, devant le tribunal parisien sont donc ceux-là : les dindons de la violente farce qui a eu lieu sur les Champs-Elysées ; le « menu fretin » de toute cette affaire, pour reprendre les mots d’une avocate. Celle de Bruno en a même fait le cœur de sa plaidoirie. « Il a bien compris la leçon (…) Il n’a pas l’intention de manifester à nouveau. Il n’a pas du tout envie de remettre les pieds à Paris, en fait… » Tout comme Matthieu qui finit par s’excuser, dans son box. « Je me suis laissé emporter par mes émotions ».

A l’exception d’un casseur, tous les prévenus libérés

Après avoir délibéré pendant trois quarts d’heure, le tribunal rend les premiers jugements, comme autant de thermomètres de la situation. Le seul vrai casseur arrêté avec un lance-pierre, 250 billes de plomb et un sweat-shirt flanqué de l’inscription « ACAB » [« all cops are bastards »] est maintenu en détention pour trois mois. Tous les autres « gilets jaunes » s’en sortent avec des peines allant de trois mois de prison avec sursis à six mois de prison ferme mais qui seront immédiatement aménagés.

Avant de laisser ces derniers rentrer chez eux, le président s’est fendu d’un message clair : « Il s’agit d’un avertissement. Faites en sorte que les faits ne se reproduisent pas… » Le magistrat sait que pour l’adresser aux hommes qui ont transformé la ville en champs de bataille, il faudra encore patienter. Le parquet a indiqué qu’il avait ouvert des enquêtes concernant les faits les plus graves.