En galère ou à 8.000 euros par mois en Suisse, les premiers «gilets jaunes» sont passés au tribunal

PROCES Les premiers « gilets jaunes » arrêtés, samedi, sur les Champs-Elysées sont passés en comparution immédiate, ce lundi…

Vincent Vantighem

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Des heurts ont éclaté sur les Champs-Elysées
Des heurts ont éclaté sur les Champs-Elysées — LUCAS BARIOULET / AFP
  • 98 « gilets jaunes » ont été arrêtés, samedi, sur les Champs-Elysées.
  • Certains d’entre eux sont passés en comparution immédiate, ce lundi.
  • Ni d’ultradroite ni d’extrême gauche, ils semblent surtout être « paumés ».

Ils sont arrivés parmi les premiers. Avec le pas hésitant de ceux qui redoutent forcément de se faire broyer par la machine judiciaire. Sans rien comprendre. « On est là pour notre fils de 19 ans, nous a détaillé le papa endimanché. Il était monté de Melun pour faire la bringue avec ses copains. A priori, il était alcoolisé… » C’était sa première manifestation. « Oui, il était gilet jaune, a enchaîné la maman. Même si à ce moment-là, il ne le portait pas. Mais il était bien au fait de notre pénurie [sic]. On en est quand même à trois hivers sans chauffage… »

Le tribunal correctionnel de Paris a commencé, lundi, à juger les premières personnes interpellées, samedi sur les Champs-Élysées à Paris, lors de la manifestation dite des « gilets jaunes ». Seule une poignée des 98 manifestants arrêtés a comparu devant les 23e et 24e chambres mais elle a suffi à se rendre compte de la diversité des profils concernés. Et de l’impossibilité à les classer, comme certains l’ont pourtant fait, à l’ultradroite ou à l’extrême gauche. A une exception près qui a dénoncé « la casse du service public », aucun n’a d’ailleurs tenu un discours politique lors de l’audience.

Un délai pour préparer la défense et surtout finir la formation à la RATP

Traits tirés et yeux fatigués par deux jours de garde à vue, les jeunes débarqués dans le box en début d’après-midi semblent n’avoir comme point commun que le fait d’être paumés. Comme Anthony qui ouvre le bal. Son sweat-shirt rouge brille de mille paillettes dorées. Mais en couple avec deux enfants, il ne roule pas sur l’or. Il demande le renvoi de son procès pour « préparer sa défense » mais surtout pour terminer sa formation de chauffeur de bus à la RATP. Il ne le dit pas mais le ton de sa voix et le dossier suffisent à comprendre qu’il a besoin de ce boulot.

Après un conducteur d’engins de chantier et un surveillant pénitentiaire dont l’avocat a bien du mal à justifier la présence parmi les prévenus, vient le tour de Tony. Né en 1989, il est sans emploi. Enchaîne les périodes de RSA et celles où « [sa] famille subvient à [ses] besoins ». Il n’a pas 30 ans mais a déjà exercé les métiers d’élagueur, de cariste et d’horticulteur… Le tribunal comprend pourquoi il manifeste depuis une semaine. Moins pourquoi il a été interpellé avec un couteau, deux bombes lacrymogènes et un poing américain. « Il y a eu des agressions sur des gilets jaunes par chez moi, balbutie-t-il juste après avoir également sollicité le renvoi de son procès. Je voulais me défendre au cas où… »

Pour la plupart, ils sont inconnus des services de police

Les prévenus défilent derrière le micro. Sur les conseils de leurs avocats, ils réclament tous un délai pour pouvoir mieux se défendre. La plupart sont remis en liberté sous contrôle judiciaire et convoqués début janvier. Mais avant de l’annoncer, la présidente de la 24e chambre prend le temps de détailler quelques éléments de personnalité. Où l’on découvre qu’ils sont, pour la plupart, inconnus des services de police. Ou alors que leurs casiers ne portent que des mentions relatives à la consommation de stupéfiants ou à la conduite sans permis.

C’est alors que Typhaine annonce qu’il accepte, lui, d’être jugé. Né en 1992 à Thonon-les-Bains (Haute-Savoie), il fait sourire le public quand il justifie la présence d’un Opinel dans son sac par le « casse-croûte » qu’il s’est fait sur la route. Et douter le tribunal quand il raconte qu’il voulait « ramener en souvenir » la matraque de police qui dépassait de son sac à dos quand il a été interpellé… D’autant qu’il portait ce jour-là deux pantalons l’un sur l’autre et avait aussi des clous de charpentier dans ses affaires.

Typhaine annonce gagner 8.000 euros par mois en Suisse

En conséquence, son avocat a bien du mal à convaincre que son client n’est « qu’un père de famille qui s’inquiète pour l’avenir de ses enfants ». D’autant que juste avant, celui-ci a, en effet, annoncé qu’il gagnait « environ 8.000 euros par mois » en tant que conseiller financier en Suisse. La procureure ne cille pas et réclame une peine de six mois de prison dont trois avec sursis. Ce sera trois mois avec sursis pour port d'armes.

Le prévenu cède sa place dans le box exigu. La valse se poursuit. Elle met en scène une jeune mère de famille, inquiète à l’idée de ne pas récupérer son fils, un jeune de 22 ans aux boucles brunes qui souhaite voir un psychiatre ou encore un jeune qui enchaîne les CDD au Futuroscope et veut bosser aux vacances de Noël. Tous sont accusés de dégradations et de violences. Tous portaient des potentielles armes comme une pierre, une brique, des bâtons… Mais ils assurent, tous, qu’ils voulaient seulement manifester leur colère.

Selon un rituel bien rodé, la présidente continue de jongler avec les dossiers. Elle sait, sans doute, qu’elle en aura d’autres à traiter mardi. Et qu’elle reverra la plupart de ces prévenus, début janvier, à la date qu’elle leur fixe d’une voix claire et forte. Au rez-de-chaussée, dans la cafétéria du tribunal, les télévisions sont toujours branchées sur une chaîne d’information en continu. Le son a été coupé. Mais il suffit de lire le bandeau défilant pour comprendre l’état d’esprit général : « Les gilets jaunes n’abdiquent pas », indique-t-il.