Procès de la mère de Séréna: Le déni de grossesse, «un mystère» au coeur des débats

COMPTE-RENDU Rosa Da Cruz, poursuivie pour « violences volontaires ayant entraîné une infirmité permanente » sur sa petite fille, a vécu plusieurs dénis de grossesse. Un élément au cœur des débats depuis le début du procès…

Helene Sergent

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La mère de Séréna a été victime de plusieurs dénis de grossesse,
La mère de Séréna a été victime de plusieurs dénis de grossesse, — GEORGES GOBET / AFP
  • Dissimulée pendant deux ans dans le coffre de la voiture de sa mère et dans une pièce en travaux du rez-de-chaussée de la maison familiale, Séréna a été découverte le 25 octobre 2013 et souffre aujourd’hui d’un « trouble autistique permanent ».
  • L’avocate de l’accusée plaide depuis le début de la procédure pour un « déni d’enfant » issu de son « déni de grossesse ».
  • Plusieurs experts ont livré à la barre des analyses contradictoires sur l’impact de ce déni de grossesse dans les faits de maltraitance reprochés à l’accusé.

De notre envoyée spéciale à Tulle (Corrèze),

Vendredi, les six jurés tirés au sort devront répondre à cinq questions. L’une d’elles – centrale – a monopolisé pendant quatre longues journées les débats devant la cour d’assises de Corrèze. Rosa Da Cruz, mère de trois autres enfants, est-elle « coupable d’avoir (…) volontairement commis des violences ayant entraîné une infirmité permanente » sur sa fillette Séréna ?

Depuis l’ouverture du procès, deux thèses s’affrontent. L’accusée, victime d’un « déni de grossesse » suivi d’un « déni d’enfant » ne peut être jugée responsable des carences dans les soins apportés à l’enfant. Un non-sens pour la partie civile. Reconnaissant la réalité du déni de grossesse vécu par Rosa Da Cruz, elle estime que la mère était consciente des mauvais traitements imposés à son bébé dissimulé pendant deux ans dans le coffre de sa Peugeot 307.

« C’est flou »

D’emblée mardi, le président l’a reconnu : « La cour et le jury ont un problème majeur dans ce dossier : Devoir définir ce qui ressort de la culpabilité intentionnelle […] et ce qui ressort d’une pathologie (…) ou d’une souffrance sur la problématique du déni de grossesse et nous prononcer sur l’état de conscience » de l’accusée. Pour éclairer le tribunal, psychiatres, psychologues et gynécologues se sont succédé à la barre.

Un exercice difficile tant ce mal, qui touche en France entre 800 et 2 000 femmes par an, est méconnu, mal étudié, peu documenté. « En psychiatrie, le déni de grossesse n’est même pas classifié. Ce n’est pas une pathologie mais un symptôme », analyse prudemment l’expert psychiatre David Misdrahi. Son confrère, Jacques Bertrand a reconnu le « flou » persistant autour de cet état : « Cela reste un grand mystère tout de même (…) on ne peut faire rentrer le déni dans aucun cadre. »

Une faute scientifique ira jusqu’à dénoncer Michel-Henri Delcroix, gynécologue-obstreticien, expert à la Cour de cassation et président de l’Association française pour la reconnaissance du déni de grossesse (AFRDG) : « Le déni de grossesse n’est pas un fait divers ! C’est un problème de santé publique ! »

Un déni total, absolu

Tous s’accordent pour convenir d’une chose. Rosa Da Cruz a bel et bien souffert d’un déni de grossesse total avant d’accoucher clandestinement de Séréna. Pour le psychiatre Jacques Bertrand qui a rencontré à deux reprises l’accusée, « l’inconscience de l’état de grossesse » et « l’absence de signe de cet état de grossesse » sont caractéristiques de cette pathologie. Un déni également mis en parallèle par la mère, par ses proches et par les experts avec un précédent en 2004.

L’accouchement, survenu par hasard cet été-là au Portugal dans la salle à manger de ses beaux-parents est une « catastrophe » se souvient la sœur de Rosa Da Cruz : « C’était la première fois qu’on vivait ça (…). Elle a mis du temps à faire le lien avec son fils. Pour la petite Séréna, c’était pareil, après sa découverte c’était un zombie. » Ce lien entre les deux naissances inattendues, Rosa Da Cruz l’a, elle aussi, brièvement évoqué à Corinne Acker, experte psychologue : « Ça m’a ramenée neuf ans en arrière. Je ne voulais plus ça. »

Débat autour de l’abolition du discernement

Cinq ans après les faits, la mère martèle aujourd’hui qu’elle ne s’est jamais occupée de sa fille. Qu’elle était dans un déni «absolu», qu’elle ne réalisait pas qu’elle faisait « mal » à l’enfant qu’elle considérait comme une « chose ». Une théorie démontée par Jacques Bertrand, psychiatre : « Mme Da Cruz n’a aucune névrose, aucune maladie psychiatrique, il n’y a aucune raison d’abolir son discernement (…). Quand quelqu’un est déréalisé, il est déréalisé pour tout (…), il n’est pas possible de dire : elle a un déni de grossesse, elle a une psychose et que ça ne s’applique qu’à Séréna et non aux trois autres enfants ! »

Le gynécologue Michel-Henri Delcroix a livré à la cour l’analyse opposée : « Une femme dans un état de déni de grossesse absolu ne peut être considérée comme responsable de ce qui se passe après. » L’argument est balayé par l’avocat général, Olivier Kern : « On achète des jouets, on donne un prénom, on met l’enfant sur le ventre, on lui dit qu’on l’aime et ça pendant deux ans (…). Vous considérez que l’état de sidération d’une femme qui va commettre un néonaticide pourrait s’appliquer pendant cette période sur quelqu’un qui va apporter des soins ? » Le gynécologue militant botte en touche : « Cette situation, à ma connaissance, de déni d’enfant prolongeant un déni de grossesse est une situation inédite dans le monde entier ! »

Comment juger ?

En réalité pour Jacques Bertrand, si Rosa Da Cruz nie les soins – pourtant rudimentaires – apportés à Séréna pendant deux ans, c’est par un mécanisme de défense : « Elle dit ce qu’il convient de dire (…) comme une coquille vide qui s’adapte à ce qu’on projette sur elle (…) on lui dit qu’elle fait un déni de grossesse, un déni d’enfant donc elle ne s’en occupe pas. Ça fait partie de la panoplie. » Une analyse ainsi résumée par l’une des avocates des parties civiles : « Intellectuellement, elle sait que c’est un enfant, elle sait qu’elle fait mal. Mais affectivement, elle n’a pas investi cet enfant, elle s’en fiche, elle ne l’aime pas. » « Ce n’est pas très technique mais c’est ça oui », répond le psychiatre.

Alors comment juger cette mère, aujourd’hui âgée de 50 ans ? Là encore, les avis des experts divergent. « Elle est accessible à une sanction pénale et une absence de sanction pourrait laisser les choses dans le symbolique, pas dans le matériel pour elle », avertit Jacques Bertrand. Suivant la ligne de la défense qui devrait plaider vendredi l’acquittement, Michel-Henri Delcroix, gynécologue expert interroge les jurés : « Comment sanctionner quelqu’un qui est déjà victime ? Le déni de grossesse, on ne le choisit pas ! Il vous tombe dessus comme ça ! Et peut vous retomber dessus ! La prison, c’était la réponse moyenâgeuse quand on ne connaissait pas grand-chose à l’accouchement. » La cour devra trancher demain, le verdict est attendu en fin de journée.