Prison: Privée de subvention sur fond de désaccords, l'association étudiante Genepi est-elle menacée?

MILIEU CARCÉRAL Le ministère de la Justice et l’administration pénitentiaire ont refusé de renouveler la convention accordée à l’association étudiante Genepi qui intervient en prison auprès des détenus…

Helene Sergent

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Illustration d'un surveillant de prison, ici au sein de l'établissement pénitentiaire de Brest, dans le Finistère.
Illustration d'un surveillant de prison, ici au sein de l'établissement pénitentiaire de Brest, dans le Finistère. — Fred Tanneau / AFP
  • Au total, l’association créée en 1976 sera privée de 50.000 euros habituellement alloués chaque année.
  • L’administration pénitentiaire et le ministère de la Justice dénoncent un « désengagement » de l’association et une baisse de ses activités.
  • Les étudiants membres du Genepi regrettent une « décision unilatérale » qui menace « la raison d’être » et « l’indépendance » de l’association.

« Nous sommes choqués de voir qu’une décision qui remet en cause 42 ans de partenariat et menace l‘existence de notre association a pu être prise sans aucun dialogue. » Pour l’association étudiante Genepi qui propose notamment des ateliers d’enseignement en milieu carcéral depuis 1976, l’annonce a fait l’effet d’un coup de massue. Ce lundi, le ministère de la Justice a entériné une décision prise le 20 septembre dernier par l’administration pénitentiaire et  révélée ce lundi matin dans Le Monde.

Reçue dans la foulée par des membres du cabinet de la Garde des Sceaux, l’association a été informée du non-renouvellement de la convention qui la liait au ministère de la Justice. Concrètement, la subvention annuelle fixée à 50.000 euros ne sera pas reconduite et l’accord qui liait le Genepi aux directions des prisons où les étudiants intervenaient disparaît. Une décision qui pourrait selon les bénévoles remettre en cause l'« indépendance » et la « raison d’être » de l’association.

Des désaccords politiques ?

Contacté par 20 Minutes, le porte-parole de la Chancellerie Youssef Badr pointe le désengagement du Genepi : « Depuis plusieurs années, nous avons en effet constaté […] une baisse constante des activités d’enseignement proposées. Entre 2015 et 2018, le bilan montre une baisse de plus de 80 % de l’activité […] et une diminution de 35 % du nombre d’établissements concernés et ce, à financement constant depuis 3 ans. » Un « prétexte » selon les membres de l’association qui dénoncent une « décision politique » : « Le fond du désaccord repose sur des positions prises par des groupes locaux du Genepi pour dénoncer les conditions de vie indignes des personnes incarcérées auxquelles ces bénévoles ont été confrontés ».

Sans dire tout à fait la même chose, le porte-parole du ministère reconnaît « de nombreuses prises de position […] exprimées frontalement contre l’institution carcérale » et cite en exemple une campagne intitulée « la prison tue ». « C’est le modèle même de la détention qui est ici attaquée. Cette position peut être exprimée, en revanche il n’est pas cohérent pour nous de subventionner une association qui s’attaque aux fondements mêmes de notre institution », ajoute Youssef Badr.

De nombreuses réactions

L’annonce de cette rupture historique a suscité une vive émotion chez de nombreux anciens étudiants, tous passés par le Genepi dans le cadre de leurs études. « Empêcher le Genepi d’intervenir en prison, c’est empêcher non seulement des bénévoles d’interagir avec des personnes détenues, de leur apporter une bouffée d’air, mais c’est faire de la prison un monde de plus en plus clos, séparé de la société civile. C’est briser les actions citoyennes qui tentent justement de “faire société” », fustige Laélia Veron.

« La fin de la convention, c’est la fin de l’entrée en détention. C’est pas seulement une question d’argent, c’est une question d’autorisation pour entrer en prison et rencontrer les détenus. Avec cette décision, l’immense majorité des subventions directement liées aux interventions en milieu pénitentiaire risquent de disparaître », analyse Mathilde Robert, bénévole puis présidente du Genepi entre 2014 et 2015. Quelques élus et de nombreux avocats ont également fait part de leur colère sur le réseau social Twitter.

Apolline Laroze-Cervetti, avocate pénaliste, a rejoint l’association en 2010. Pendant trois ans, la jeune femme a animé plusieurs ateliers d’apprentissage de l’anglais à la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine à Nanterre. Selon elle, cette décision s’inscrit dans une volonté d’isolement des prisonniers : « L’administration pénitentiaire était gênée par nos interventions. On refusait les conditions sécuritaires qu’on tentait de nous imposer. On pouvait aussi porter la parole des détenus à l’extérieur en cas d’abus et ça créait parfois de l’animosité. »

Un avenir incertain

Si la subvention accordée par le ministère représente seulement 10 % des financements attribués au Genepi, l’association craint que sa suppression n’entraîne d’autres coupes budgétaires. La disparition de ce « cadre » fixé au niveau national pourrait considérablement compliquer l’action des étudiants en prison soulignent les bénévoles. « Cette convention est essentielle pour cadrer et homogénéiser les actions en détention du Genepi sur tout le territoire, et pour assurer la formation des bénévoles, nécessaire à la qualité de ces actions. »

Selon eux, le centre pénitentiaire Sud Francilien (Réau, 77), la maison centrale de Poissy (78) et le centre pénitentiaire de Fresnes (94) auraient déjà annulé l’intervention de ses membres depuis la suspension de la convention le 10 septembre dernier. Acculés, ils appellent Nicole Belloubet à « intervenir au plus vite », sans grand espoir : « On va essayer d’interpeller le grand public. Mais on est vraiment inquiets, cette décision remet totalement en cause la viabilité de l’association. »

Un autre regard porté sur la prison