Procès du djihad en Syrie: «Il y a un décalage entre la réalité et ce qu’on voit dans les vidéos», affirme le jeune prévenu

PROCES La présidente a longuement interrogé, jeudi, Karim Souli sur les raisons de son départ en Syrie et sur la vie qu'il menait sur place...

Thibaut Chevillard

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Lotfi et Karim S. encourent dix ans d’emprisonnement
Lotfi et Karim S. encourent dix ans d’emprisonnement — Jacques Witt / Sipa/SIPA
  • Lotfi Souli et son fils Karim comparaissent ces jeudi et vendredi devant le tribunal correctionnel de Paris.
  • Le père était parti en Syrie avec ses deux fils en 2013 afin, dit-il, de ramener en France un ami de son cadet, âgé de 15 ans.
  • Ils avaient été arrêtés à la frontière turque en 2015 en possession d’une importante somme d’argent et de documentation pouvant laisser penser qu’ils préparaient un attentat sur le territoire.

Dès le début de l’audience, la présidente a tenu à mettre les choses au clair. Certes, comme l’a relaté la presse du jour, des documents inquiétants ont été retrouvés dans les affaires de Lofti Souli, 50 ans, et de ses deux fils au moment de leur arrestation à la frontière syro-turque, en mai 2015. Deux manuels de confection d’engins explosifs, deux notices d’utilisation du fusil AK-47 », « une abondante documentation technique sur le pilotage d’avion »… Mais aucun projet d’attentat aux contours définis n’a pu être mis à jour par les enquêteurs. Raison pour laquelle ils ne comparaissent pas devant une cour d’assises.

« Ce qui va concentrer les débats du tribunal, ce sont les raisons pour lesquelles vous vous êtes rendus en Syrie, ce que vous avez pu y faire » pendant dix-huit mois, reprend de sa voix douce la magistrate. « Merci madame », répond, depuis le box des prévenus de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, l’un des deux hommes. Mais elle compte bien revenir longuement, au cours de ces deux journées d’audience, sur les conditions du retour en France de cet ingénieur franco-tunisien et de ses deux fils. Et comprendre comment et pourquoi ces documents sont rentrés en leur possession.

« Je me suis renseigné sur internet, malheureusement »

Ce jeudi, c’est au tour de Karim, le fils cadet de Lofti Souli, de répondre aux questions des magistrats. Chemise blanche, cheveux bruns, barbe bien taillée, carrure imposante. De loin, il a le faux air d’un ancien collaborateur du président de la République, actuellement sous le feu des projecteurs. Zozotant très légèrement, ce jeune homme de 23 ans a bien du mal à expliquer ce qu’il est allé faire en Syrie après avoir obtenu un Bac S « avec mention ». Il raconte que tout a commencé quand l'un de ses copains du lycée, Anass B., 17 ans, est parti faire le djihad, en 2013.

Karim, qui se présente comme un « musulman-pratiquant », dit alors avoir commencé à s’intéresser à la Syrie, un pays qu’il ne connaissait « pas du tout ». « J’ai regardé sur internet -malheureusement- des vidéos de bombardement, de gens qui souffraient et qui appelaient à l’aide. J’ai été pris d’empathie », souffle-t-il en se tenant les mains. « Pourquoi ne pas avoir rejoint une organisation humanitaire ? » le questionne la présidente. « Ça ne m’est pas venu à l’esprit », répond-t-il. En fait, il voulait surtout « rejoindre Anass » qui combattait dans les rangs du groupe Ahrar al Sham. Il avait décidé de s’installer « définitivement » en Syrie. Mais sur place, il « déchante » rapidement.

« C’est hyper choquant »

« Il y a une décalage entre la réalité et ce qu’on voit dans les vidéos », assure le prévenu. Il y a les avions de Bachar al-Assad qui les pilonnent à longueur de journée, les blessures, les atrocités commises par les soldats du califat. « C’est hyper choquant, on ne s’y habitue jamais. » Les djihadistes l’ont emprisonné, tout comme son père qui a de la chance d’avoir « encore la tête sur les épaules ». D’ailleurs, il n’a jamais combattu dans les rangs de l’organisation terroriste, ni même prêté allégeance à Daesh. Il n’était qu’une « simple main de l’organisation de l'Etat islamique ». Tout juste a-t-il reçu une formation « sur les principes de la religion ».

Mais voilà, « on ne part pas comme ça » de Syrie, explique-t-il au tribunal. Il aura fallu à Karim Souli, à son père et à son frère beaucoup de chance pour parvenir à gagner la frontière turque, où ils ont été arrêtés en possession des fameux documents retrouvés dans leurs ordinateurs. Quand la présidente évoque ce point, Karim tient à « désamorcer » tout de suite la situation. Les photos de cartes d’aviation, les procédures d’atterrissage ? Le jeune homme dit être passionné depuis toujours par les jeux de simulation, et particulièrement d’aviation. Les manuels apprenant à confectionner des explosifs ? Sans doute étaient-il présents sur les clés USB que leurs prêtaient les djihadistes pour regarder des films de propagande.

« Instinct de survie »

Mais il y a aussi une note retrouvée « dans votre iPad, datée du 9 mai 2015 », relève la présidente. Les deux frères et leur père semblent en effet avoir accordé leurs violons sur ce qu’ils devaient dire aux enquêteurs de la DGSI sur leur séjour en Syrie. Karim Souli le reconnaît et explique qu’ils voulaient simplement paraître « le plus crédible » possible pour « essayer d’éviter la prison ».

« On ne peut pas nous reprocher d’avoir un instinct de survie », lâche-t-il en souriant. De toute façon, l’important, aujourd’hui, pour lui, c’est « d’être entier et d’être en France ». Son père répondra demain, vendredi, aux questions du tribunal. Les deux hommes encourent jusqu’à dix ans de prison.