Procès Clément Méric: «On ne condamne pas un jeune homme à 20 ans de prison sur des impressions»

PROCES Dans leurs plaidoiries, les avocats des accusés ont défendu l'idée d'une bagarre dans laquelle les deux groupes, skins et antifas, partagaient des torts...

Caroline Politi

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Les trois accusés au procès sur la mort de Clément Méric
Les trois accusés au procès sur la mort de Clément Méric — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • L'avocat général a requis des peines allant de deux ans ferme à douze ans de réclusion criminelle contre les trois skinheads accusés de la mort de Clément Méric.
  • Deux d'entre eux sont renvoyés pour «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, en réunion et avec armes».
  • Le verdict est attendu vendredi. 

Pendant près d’une heure ce jeudi matin, ils ont entendu l’avocat général requérir contre eux. Campés sur leur chaise, les bras croisés et les yeux le plus souvent rivés sur leurs chaussures, les trois anciens skinheads jugés pour leur implication dans la mort de Clément Méric, jeune militant antifasciste, ont accueilli presque impassible les réquisitions du magistrat. Douze années de réclusion ont été demandées à l'encontre d'Esteban Morillo, sept ans pour son co-accusé, Samuel Dufour, et deux ans ferme pour Alexandre Eyraud, le seul à ne pas être renvoyé pour des coups mortels. « Clément Méric a succombé autant à la haine qu’à la bêtise et l’inconséquence », a insisté l’avocat général.

C’est presque dans la même posture qu’ils ont écouté, un peu plus tard dans la journée, leurs avocats plaider leur cause. L’enjeu dans cette affaire n’est pas tant de savoir comment est décédé le jeune antifa - tous les experts s’accordent pour dire que des coups de poing portés au visage ont provoqué un œdème cérébral diffus – mais la nature de ces violences. Qui a provoqué qui ? Qui a porté le premier coup ? Les antifas ont reconnu des moqueries pendant la vente mais affirment avoir rapidement quitté les lieux pour s’éloigner de ceux dont ils combattent les idées. Les skinheads, à l’inverse, assurent avoir été effrayés de les voir attendre dans la rue, persuadés qu’ils étaient là pour se battre. « La violence a été réciproque, les torts sont partagés et on ne sait pas qui a mis le premier coup », assène Me Julien Fresnault, l’avocat de Samuel Dufour.

Interrogations autour du poing américain

Si Esteban Morillo a toujours reconnu avoir donné deux coups de poing à Clément Méric, dont celui qui l’a fait chuter, il n’a eu de cesse de nier, pendant l’instruction, comme pendant le procès, avoir utilisé un poing américain. L’enjeu est de taille car l’usage ou non d’une telle arme modifie profondément la perception de la bagarre. « Si vous vous donnez des coups en vous munissant d’un poing américain, vous vous mettez en situation de blesser gravement, résume Me Patrick Maisonneuve, l’un des avocats d’Esteban Morillo. En revanche, si vous frappez à poing nu, il peut y avoir des conséquences, bien sûr, mais vous n’êtes pas dans la même disposition. » En clair, l’argument de la légitime défense est difficilement audible avec un poing américain.

Or, sur ce point, les témoignages divergent. Sur les onze témoins oculaires, six disent n’avoir aperçu aucun poing américain. Les autres sont discordants, certains parlent de l’objet sur un accusé, d’autres sur l’autre, parfois à la main droite, d’autres à la main gauche. De même, les sept expertises médicales ne permettent pas d’attester formellement de l’usage de cette arme. « On ne condamne pas un jeune homme à 20 ans de prison sur des impressions mais sur des certitudes », insiste le pénaliste, rappelant qu’en France, le doute doit toujours profiter à l’accusé.

Un « gloubi-boulga juridique »

Si Esteban Morillo et Samuel Dufour comparaissent tous les deux pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », il semble désormais quasiment établi que seul le premier a frappé Clément Méric. Pourtant, tous deux sont renvoyés pour des violences en réunion, une circonstance aggravante permettant de lier juridiquement les accusés. Un peu plus tôt dans la matinée, l’avocat général a insisté sur le « caractère collectif » de l’action menée par les trois skinheads. Certes, Esteban Morillo est le seul à avoir reconnu des coups de poing sur la victime mais son geste a été favorisé par « l’action concomitante » de Samuel Dufour qui se bat « avec celui qui aurait pu aider et protéger » Clément Méric.

Un raisonnement contre lequel s’est élevé Me Antoine Vey, l’autre avocat de Samuel Dufour. « Je ne me résous pas au gloubi-boulga juridique : Dufour ne frappe pas Méric, mais Dufour a une arme. Morillo n’a pas d’arme mais il frappe Méric. Vous mélangez et ça devient : les deux ont porté des coups mortels avec arme et en réunion. » Des éléments loin d’être anodins car en l’absence de ces deux circonstances aggravantes, les accusés ne risquent plus 20 mais 15 ans de réclusion criminelle. Le verdict est attendu vendredi.