Procès Clément Méric: «Assassinat politique» contre «légitime défense», trois skins aux assises cinq ans après

PROCES Trois hommes proches des milieux d’extrême droite sont jugés à partir de ce mardi pour des violences qui ont été fatales à Clément Méric, militant antifa…

Caroline Politi

— 

La photo de Clément Méric sur une affiche pendant une manifestation le 6 juin 2013 à Paris
La photo de Clément Méric sur une affiche pendant une manifestation le 6 juin 2013 à Paris — JOEL SAGET AFP
  • Clément Méric, militant antifa, est décédé lors d’une bagarre en juin 2013 avec un groupe de skinheads.
  • Les juges d’instruction n’ont pas retenu la préméditation.
  • Deux des trois accusés encourent 20 ans de prison.

Le 5 juin 2013, il est précisément 18h43 lorsque Clément Méric s’écroule au milieu d’une foule compacte, à deux pas de Saint-Lazare. L’étudiant à Sciences Po, tout juste âgé de 18 ans, est victime d’un œdème cérébral diffus provoqué par des coups de poing au visage. Malgré une prise en charge rapide, il sera déclaré mort le lendemain. L’altercation n’a pourtant duré que 35 secondes. Quatre contre quatre. Militants antifas d’un côté, skinheads proches de l’extrême droite de l’autre.

Cinq ans après les faits, Clément Méric est devenu un symbole, érigé en martyr de la cause par les antifas. Quant aux skins, ils sont considérés par leurs soutiens comme les victimes d’une affaire qui les dépasse. Les uns parlent d’assassinat politique, les autres de légitime défense. Mais ce mardi, la politique n’aura pas sa place dans la cour d’assises de Paris. Deux skinheads, Esteban Morillo et Samuel Dufour, comparaissent pour violences volontaires en réunion et avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner, un troisième, Alexandre Eyraud, pour violences aggravées. La préméditation n’a donc pas été retenue, les juges d’instruction ont conclu à une rencontre imprévue qui a dégénéré.

Les deux premiers encourent 20 ans de prison, le dernier cinq ans. « Les proches de Clément ne sont pas focalisés sur les peines, ce qu’ils souhaitent avant tout, c’est la vérité, qu’elle soit écrite noir sur blanc », insiste Me Cosima Ouhioun, l’avocate de la famille Méric.

« Les nazis viennent faire leurs courses »

Le drame s’est noué en marge d’une vente privée Fred Perry, une marque de vêtements appréciée tant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite. Les deux groupes s’y sont croisés par hasard. De leur propre aveu, les antifas, ulcérés par la présence des skinheads, ne se privent pas de le faire savoir. « Les nazis viennent faire leurs courses », lance Steve D., un ami de Clément Méric, en référence aux tee-shirts qu’ils arborent : « 100 % pure race » et « White Power ». Les skins, eux, dénoncent des menaces physiques. « N’achetez rien, vous allez devoir courir. » En audition, l’antifa reconnaît un état d’esprit « moqueur » mais nie toute agressivité. Il affirme, en revanche, avoir vu dans leurs sacs des poings américains.

Après cet échange de mots, l’affaire aurait pu s’arrêter là, d’autant qu’à cet instant, ni la victime et ni le principal accusé ne sont arrivés sur les lieux. Tous deux arrivent quelques minutes plus tard, Clément Méric rejoint ses amis postés au pied de l’immeuble après avoir quitté la vente. Ils patientent près de trois quarts d’heure, passent des coups de téléphone pour « solliciter leurs amis », notent les magistrats.

Les trois skins, restés à l’étage, font de même. Parmi les « renforts » appelés : Esteban Morillo, sympathisant, comme eux, de Troisième voie, un groupuscule d’extrême droite, dissous après l’affaire. Si le jeune agent de sécurité affirme aux juges d’instruction n’appartenir à aucun groupe politique, n’être « ni de droite, ni de gauche, ni raciste, ni nazi », il s’est néanmoins fait inscrire sur le bras la devise du régime de Vichy « travail, famille, patrie », tatouage qu’il vient de faire recouvrir. « Il n’en connaissait pas la symbolique », assure son avocat Me Patrick Maisonneuve. Chez Samuel Dufour, qui lui a passé le coup de téléphone, les enquêteurs ont découvert une clé USB contenant notamment des photos d’Adolf Hitler ou des images de croix gammées.

Commémoration de la mort de Clément Méric, à Paris le 7 juin 2014
Commémoration de la mort de Clément Méric, à Paris le 7 juin 2014 - Jacques Demarthon AFP

Qui porte les premiers coups ?

Qui a déclenché la bagarre et comment s’est-elle déroulée ? Sur ce point, c’est parole contre parole, les uns et les autres se rejettent la responsabilité des premiers coups. Dans une vidéo de la RATP – de bien mauvaise qualité et qui ne filme que les jambes des protagonistes –, on voit les skins se diriger vers le mur auquel sont adossés les antifas. La suite, difficilement perceptible sur les images, repose sur les témoignages, contradictoires, des protagonistes et des témoins.

Esteban Morillo affirme que Clément Méric les a provoqués – « bande de fiottes » – puis s’est jeté sur lui. Une version des faits contredite par les antifas. Selon le récit du jeune skin, il se serait alors senti « menacé ». Un premier coup de poing par « réflexe », un second quelques instants plus tard. Des témoins disent l’avoir entendu crier « one shot » en levant les mains au ciel alors que la victime s’écroule. « Il a toujours affirmé n’avoir fait que se défendre alors qu’il était entouré d’antifas, il ne l'a pas frappé alors qu'il était à terre », insiste son conseil. Tout au long de la procédure, Esteban Morillo a reconnu avoir frappé Clément Méric à deux reprises mais les expertises médicales évoquent entre trois et cinq coups.

L’un d’entre eux aurait-il été mis par Samuel Dufour ? C’est en tout cas la thèse des juges d’instruction bien qu’un antifa présent ce jour-là l’en disculpe. Les magistrats s’appuient sur plusieurs témoignages ainsi qu’un SMS envoyé par l’intéressé deux heures après la rixe. « Salut j’ai frappé avec ton poing américain […]. Bah, il est parti à l’hôpital. » «Il a toujours reconnu son implication dans la bagarre mais a toujours nié avoir frappé Clément Méric », précise l'un de ses avocats, Me Julien Fresnault. 

Le poing américain au cœur des débats

La question du poing américain sera au cœur des débats. Samuel Dufour affirme qu’il portait des bagues, Esteban Morillo qu’il a frappé à poing nu. Plusieurs témoins indiquent pourtant l’avoir vu porter ce jour-là un objet métallique à la main et deux poings américains ont été retrouvés à son domicile. « Il y a de nombreuses contradictions dans les témoignages, certains voient le poing américain, d’autres pas, certains le voient à la main gauche, d’autres à la droite », balaye son avocat. Quant aux expertises, les médecins ne peuvent formellement attester de l’usage de cette arme même si certains relèvent des blessures dont le caractère est « très évocateur de l’usage d’un instrument métallique ». Le verdict est attendu le 14 septembre.