Procès du site djihadiste Ansar al-Haqq: «Je regrette un certain nombre de choses», lance l'un des modérateurs repentis

PROCÈS Jugés jusqu’à vendredi pour « association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme », les trois prévenus ont nié toute volonté « d’endoctriner » les internautes en alimentant le forum Ansar al-Haqq…

Helene Sergent

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Les trois prévenus, modérateurs ou administrateurs du forum djihadiste Ansar al Haqq au début des années 2000 encourent jusqu'à dix ans de prison.
Les trois prévenus, modérateurs ou administrateurs du forum djihadiste Ansar al Haqq au début des années 2000 encourent jusqu'à dix ans de prison. — BENOIT PEYRUCQ / AFP
  • Entre 2006 et 2010, Farouk Ben Abbes et ses coprévenus étaient administrateurs ou modérateurs du forum francophone pro-djihadiste Ansar al-Haqq.
  • Ils sont accusés d’avoir endoctriné, voire d'avoir recruté des candidats au djihad via ce site internet.
  • Longuement interrogés par le tribunal, tous ont reconnu des « erreurs » tout en affirmant avoir été motivés par la seule volonté « d’informer » les membres du forum.

Dix années se sont écoulées entre les faits reprochés aux trois prévenus renvoyés devant la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris et l’audience qui s’est ouverte mercredi. Dix années marquées par l’avènement de l’organisation terroriste Daesh, par une vague d’attentats violents en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient et par le départ massif d’Occidentaux en zone afghane puis irako-syrienne. C’est dans ce contexte que s’est ouvert le procès de Nordine Zaggi, David Ramassamy et Farouk Ben Abbes.

Les trois hommes sont renvoyés pour « association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme ». La justice les accuse d’avoir endoctriné et recruté des candidats au djihad grâce à leur activité, au début des années 2000, sur l’un des principaux sites francophone djihadiste, Ansar al-Haqq. Des incriminations fermement rejetées par les prévenus.

« Des bêtises », des « âneries »

Publier, est-ce inciter ? Pendant six heures, c’est ce qu’ont tenté de démêler les magistrates lors des interrogatoires des prévenus. Habituées ces dernières années à voir défiler devant elles les « revenants » de Daesh, les trois juges se sont replongées dans les prémices du cyberdjihadisme. Créé en 2006 par une jeune française installée en Angleterre - et condamnée depuis par la justice française - le site Ansar al-Haqq est l’un des rares à l’époque à diffuser en français les communiqués d’Al-Qaida, d’Aqpa ou les revendications d’attentats.

Membres actifs du forum créé sur la plateforme, les prévenus occupent rapidement des postes d’administrateur ou de modérateur, traduisent des communiqués, échangent sur le dogme djihadiste. A l’époque, Oussama Ben Laden fait l’objet d’éloges sur le site, comme les « martyrs » en Somalie ou en Afghanistan. En garde à vue, courant 2010, David Ramassamy qualifie le leader d’Al-Qaida d'« émir », de « porte-étendard » : « C’est des bêtises, lâche-t-il doucement face aux magistrats, je donnais mon avis sur tout, c’est des âneries ». Converti en 2002, il affirme malgré les dénégations de Nordine Zaggi, avoir quitté le forum à cause de la tournure « trop djihad » donnée au site par certains administrateurs.

« Ce qu’on faisait, c’était pas possible »

La question de la responsabilité des prévenus dans le départ de membres du forum pour le djihad a occupé les débats. « Est-ce qu’en 2007 (…) vous pensez pas que ce que vous faites ça peut inciter au djihad ? », interroge chaque fois la présidente. « A l’époque, je pensais pas que ça pouvait poser problème, je pensais qu’on pouvait présenter une idéologie (…) Qu’on légitime et qu’on pousse à adhérer à cette idéologie, ça peut pousser les gens à partir mais c’était pas notre objectif », lâche David Ramassamy. Nordine Zaggy assure, lui, avoir réalisé la portée de ses activités lors de sa garde à vue.

« Oui, à l’époque tout ce qu’on faisait, ça pouvait inciter des personnes à partir, des personnes faibles (…) je me suis rendu compte que ce qu’on faisait c’était pas possible », reconnaît le franco marocain. Installé à l’époque à Gaza après un séjour au Caire, le plus médiatique des prévenus, Farouk Ben Abbes, abonde : « Je mesure la responsabilité qui est la mienne et je regrette un certain nombre de choses mais je ne veux pas qu’on donne à mes actes une portée qu’ils n’avaient pas. »

Une « naïveté »

Cité dans plusieurs dossiers terroristes dont l’attentat du Caire qui a coûté la vie à une lycéenne française en 2009, c'est la première fois que Farouk Ben Abbes s'exprimait face à un tribunal. Sa présence en Egypte puis à Gaza, ses relations avec les frères Clain - devenus depuis des figures de Daesh - ont été soulevées par la magistrate. 

« Vous savez ce qu’on vous reproche dans ce dossier (…) une des raisons pour lesquelles vous pouviez avoir un intérêt pour ce site, c’est que vous êtes sur place [à Gaza] et que vous pouviez être proche de groupes terroristes ? », interroge-t-elle. « Je n’ai jamais intégré de groupe terroriste (…) je n’ai jamais eu l’intention d’intégrer un groupe terroriste », a calmement rétorqué le prévenu qui a dénoncé des « fantasmes » sur « sa personne » véhiculés par les médias. Jugés jusqu’à vendredi, tous trois encourent jusqu’à dix ans de prison.

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