VIDEO. Syrie: Pourquoi la mise en examen de Lafarge pour «complicité de crimes contre l'humanité» est historique?

JUSTICE Le cimentier a été mis en examen pour « complicité de crimes contre l’humanité » pour avoir maintenu une usine syrienne en activité malgré la guerre…

Vincent Vantighem

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L'usine Lafarge de Jalabiya en Syrie, le 19 février 2018.
L'usine Lafarge de Jalabiya en Syrie, le 19 février 2018. — Delil souleiman / AFP
  • Lafarge a été mis en examen pour « complicité de crimes contre l’humanité ».
  • Le cimentier est accusé d’avoir financé Daesh pour maintenir son usine syrienne.
  • Une décision « historique », selon l’ONG Sherpa, à l’origine de cette procédure.

Le groupe Lafarge assure qu’il s’y attendait. Cela n’en rend pas moins la décision historique. Le cimentier Lafarge, en qualité de personne morale, a été mis en examen, ce jeudi à Paris, notamment pour « complicité de crimes contre l’humanité » par trois juges d’instruction. Il est accusé d’avoir financé des groupes djihadistes en Syrie -dont Daesh- afin de pouvoir maintenir l’activité d’une de ses usines, située à Jalabiya, dans le nord du pays, entre 2011 et 2015. 20 Minutes décrypte cette décision…

De quoi Lafarge est-il accusé exactement ?

Lafarge est soupçonné d’avoir versé au total près de 13 millions d’euros entre 2011 et 2015 pour maintenir en activité son usine de Jalabiya, située dans le nord de la Syrie, alors que le pays s’enfonçait dans la guerre.

Selon l’enquête, le cimentier aurait versé ces sommes à des groupes armés, dont Daesh, afin de permettre à ses salariés sur place de continuer à travailler et donc de produire du ciment. En contrepartie des sommes versées, Lafarge aurait bénéficié d’une forme de mansuétude de la part des djihadistes afin de pouvoir faire circuler ses marchandises mais aussi de s’approvisionner en pétrole alors que le pays était en plein chaos.

Les trois juges d’instruction ont mis en examen Lafarge pour « violation d’un embargo », « mise en danger de la vie d’autrui », « financement d’une entreprise terroriste » et donc « complicité de crimes contre l’humanité ». Une caution de 30 millions d’euros lui a été réclamée.

Pourquoi parle-t-on ici de « complicité de crimes contre l’humanité » ?

La décision des juges semblait inéluctable, après  la mise en examen, ces derniers mois, de huit anciens cadres du cimentier qui ont reconnu avoir versé des fonds à des groupes armés afin de continuer à faire tourner cette usine. La surprise vient surtout du quatrième chef d’inculpation retenu : « complicité de crimes contre l’humanité ».

Dès 2014, les Nations Unies ont estimé, dans un rapport, que Daesh s’est rendu coupable de « crimes contre l’humanité » pour avoir « décapité, fusillé, lapidé des hommes et des femmes dans le nord de la Syrie ». Les trois juges français ont donc estimé que Lafarge s’était rendu « complice » de cela en les finançant pour pouvoir maintenir son activité.

Est-ce une première mondiale ?

L’ONG Sherpa est à l’origine de toute cette procédure. C’est elle qui a déposé plainte à Paris au nom de onze anciens salariés de l’usine de Jalabiya dont les vies ont été, selon elle, mises en danger. « C’est une décision incroyable, se réjouit Sandra Cossart, la directrice de Sherpa. Nous avons fait des recherches. A notre sens, c’est la première fois qu’une multinationale est mise en examen pour complicité de crimes contre l’humanité. C’est un signal très fort pour toutes les entreprises. Cela montre que, même en temps de guerre, elles ne peuvent pas violer les droits humains pour continuer à travailler… »

Selon The Conversation, une procédure à peu près similaire serait toutefois en cours en Colombie où 200 entreprises locales et internationales font l’objet d’une plainte pour « crimes contre l’humanité » pour avoir financé des groupes paramilitaires dans le Nord du pays en 1997.

En quoi cette décision est-elle « historique » ?

Pour l’ONG Sherpa, la décision est historique car elle pourrait permettre à des victimes de conflits de déposer plainte, en dehors de leur pays où la situation ne le leur permet pas. « C’est un signal très fort pour les victimes qui, par exemple, ne peuvent pas déposer plainte en Syrie ou au Yémen. »

Outre les onze personnes qui ont déposé plainte, près de 400 anciens salariés seraient, selon Sherpa, en droit de réclamer la réparation du préjudice qu’ils ont subi en continuant à travailler dans cette usine alors que la guerre faisait rage. L’ONG réclame d’ailleurs que Lafarge mette sur pied un fonds d’indemnisation pour tous les salariés et leurs familles. « La plupart d’entre eux ont dû fuir la Syrie et sont en grande précarité aujourd’hui, souligne Sandra Cossart. Ce fonds servirait donc à les aider. »

Comment le groupe Lafarge se défend-il dans cette affaire ?

Comme il l’a fait depuis le début de l’enquête, le groupe Lafarge a, dans un communiqué, reconnu les faits reprochés tout en rejetant la faute sur « quelques personnes qui ont quitté le groupe ». Estimant avoir pris les mesures nécessaires dès qu’il a eu connaissance des faits, Lafarge précise « qu’aucune des personnes mises en examen n’est aujourd’hui dans l’entreprise ». Le groupe a annoncé qu’il allait faire appel de sa mise en examen.

Quelle est la prochaine étape judiciaire ?

Après avoir obtenu la mise en examen de Lafarge, l’ONG Sherpa souhaite désormais que l’enquête s’oriente vers les possibles responsabilités de l’Etat français. Plusieurs anciens ambassadeurs de France en Syrie ont déjà été entendus par les juges. Persuadée que le gouvernement de l’époque était au courant des activités de Lafarge en Syrie, l’ONG réclame désormais l’audition de Laurent Fabius, l’ancien ministre des Affaires étrangères.