Val-d'Oise: Un réseau de prostitution dans des foyers d'aide sociale à l'enfance

PROCES Une adolescente et son petit ami, aujourd'hui âgée de 16 ans et 24 ans, sont soupçonnés d'avoir facilité la prostitution de jeunes filles placées dans des foyers du Val-d'Oise...

Caroline Politi

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Plusieurs pensionnaires de foyers d'aide sociale à l'enfance de Val-d'Oise se livraient à une activité prostitutionnelle. (Image d'illustration)
Plusieurs pensionnaires de foyers d'aide sociale à l'enfance de Val-d'Oise se livraient à une activité prostitutionnelle. (Image d'illustration) — ROMEO GACAD / AFP
  • Une adolescente et son petit ami ont été mis en examen pour «proxénétisme aggravé».
  • Ils sont soupçonnés d'avoir facilité la prostitution d'adolescentes dans des foyers de l'aide sociale à l'enfance.

Ses premières passes, Inès* les a faites alors qu’elle avait à peine treize ans. Une adolescente de son foyer de Cergy, dans le Val-d’Oise, lui a proposé de gagner de l’argent « facilement ». Sa souteneuse avait tout prévu : elle mettait à sa disposition un appartement à Paris, se chargeait des annonces contre 50 % des gains. Progressivement, Inès a décroché de l’école, « trop occupée à se faire de l’argent ». Elle a changé de « mac », puis elle a elle-même mis le pied à l’étrier à plusieurs jeunes filles, rencontrées dans des foyers du département.

En mars 2017, alors qu’elle venait de fêter ses 15 ans, l’adolescente a été mise en examen pour « proxénétisme aggravé en raison de la pluralité de victimes » et placée dans un centre éducatif renforcé en attendant de passer devant le juge des enfants. Son petit ami, âgé de 22 ans au moment des faits, doit quant à lui comparaître ce vendredi devant le tribunal correctionnel de Pontoise pour les mêmes faits.

« Ce qui est marquant dans ce dossier, c’est qu’il s’agit à la fois d’un dossier tristement classique de proxénétisme dit « de banlieue », mais il prend naissance dans des foyers de l’Aide sociale à l’enfance, là où justement ces jeunes sont placés pour être protégés », déplore Me Noémie Saidi-Cottier, qui défend l’association Agir contre la prostitution des enfants (ACPE).

Parcours de vie cabossée

L’enquête démarre en janvier 2016 après un signalement de la responsable d’un foyer d’Ermont, dans le Val-d’Oise. L’une des jeunes pensionnaires vient de se confier à son éducatrice sur son activité « d’escort ». Les premières investigations laissent penser qu’elle se prostitue avec deux autres adolescentes rencontrées à la maison de l’Enfance du département. Mais peu à peu, les enquêteurs mettent en lumière un réseau plus structuré qu’il n’y paraît, polarisé autour de différents établissements d’accueil du Val-d’Oise.

Toutes sont de très jeunes adolescentes - l’une d’elles à 12 ans - au parcours de vie chaotique, qui se prostituent régulièrement ou occasionnellement dans des hôtels de la région mais également de Rouen ou d’Orléans. Inès, soupçonnée d’avoir joué les proxénètes, a une vie tout aussi cabossée. La jeune prévenue vit depuis plusieurs années dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance, multiplie les fugues et les comportements à risque depuis son enfance. En 2015, alors qu’elle a à peine 13 ans, elle fait une tentative de suicide. « Sans minimiser son rôle, elle est également victime d’un réseau qui a profité de ses faiblesses », reconnaît l’avocate de l’association.

Soupçonnés d’avoir facilité une activité prostitutionnelle

Si plusieurs adolescentes se livraient déjà à la prostitution avant de rencontrer Inès et son petit ami Walid, le couple est soupçonné d’avoir facilité leur activité. L’adolescente, elle-même prostituée, a reconnu avoir réservé des chambres d’hôtels, publié des annonces sur les sites Internet tels que VivaStreet et Wannonce. Elle se chargeait également de recruter de nouvelles prostituées pour des « week-ends ».

Les clients affluent : sur sa ligne spécialement dédiée à son activité, elle reçoit jusqu’à 957 appels émanant de 200 interlocuteurs différents en quatre jours. En échange de cette « logistique », elle récupère 50 % des gains des autres prostituées et verse elle-même la moitié de ce qu’elle gagne à son petit ami, Walid.

Le prévenu, en détention provisoire depuis un peu plus d’un an, n’a eu de cesse de minimiser son rôle, assurant avoir seulement agi « par amour » pour Inès. S’il la conduisait en voiture à ses « rendez-vous », diffusait des annonces ou intervenait en cas de litige avec des clients, c’était avant tout pour « rendre service ». Walid assure n’avoir tiré aucun bénéfice financier de ce soutien logistique, à la seule exception d’une Smart payée par Inès. Mais l’adolescente, qui l’a défendu tout au long de la procédure, assure lui avoir payé la voiture pour qu’il lui apprenne à conduire. Quid pourtant des textos où il s’enquiert des activités d’Inès ? « Depuis tout à l’heure, t’as rien fait », « essaie d’en faire deux autres et c’est bon », « on ne va pas travailler à perte »… Une jeune fille en fugue raconte également qu’il lui a fait du chantage pour qu’elle se prostitue : si elle refusait de travailler, il dirait à son grand frère « qu’elle avait fait des choses ».

D’autres hommes autour du réseau

L’enquête a démontré que les jeunes filles étaient en relation avec d’autres hommes sans pour autant préciser leur implication précise dans le réseau. « Il est certain que des personnes gravitent autour des jeunes filles qui s’adonnent à une activité prostitutionnelle néanmoins il n’a pas été possible de réunir des charges suffisantes pour les impliquer », indique la juge d’instruction dans son ordonnance de renvoi.

« On aurait aimé que l’enquête aille plus loin, savoir qui profite de la détresse de ces jeunes filles et de la défaillance de l’Etat dans ce dossier », déplore Me Noémie Saidi-Cottier. Le prévenu risque dix ans de prison et 1,5 million euros d’amende.

*Le prénom a été changé