Attaque au couteau à Paris: La fiche S, outil de renseignement, objet de tous les fantasmes

TERRORISME Après l’attaque au couteau de ce week-end à Paris, le débat sur l’utilité des fiches S a refait surface. Entre posture politique et contre-vérités, à quoi sert vraiment cet outil?...

Caroline Politi avec Thibaut Chevillard

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Samedi soir, Khamzat Azimov a attaqué des passants en plein coeur de Paris, faisant un mort et quatre blessés.
Samedi soir, Khamzat Azimov a attaqué des passants en plein coeur de Paris, faisant un mort et quatre blessés. — Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP
  • Environ 20.000 personnes sont fichées «S», dont près de la moitié pour radicalisation religieuse.
  • La fiche S est avant tout un outil de renseignement pas une finalité et encore moins une preuve de culpabilité.
  • Ce n’est pas tant la détection mais le suivi des fichés S qui pose question.

Les nouveaux mots du dictionnaire sont-ils des marqueurs de notre époque ? Dès l’an prochain, le terme « Fiche S » fera son apparition dans les colonnes du Petit Robert. En moins de trois ans, le jargon policier est entré dans le vocabulaire populaire et rares sont désormais ceux à ignorer que ce terme fait référence à une personne repérée par les services de renseignement. C’est même devenu l’une des premières informations livrées après un attentat. L’auteur était-il fiché ? Oui, dans l’immense majorité des attaques perpétrées récemment et celle de ce week-end, en plein cœur de Paris, n’échappe pas à la règle.

 

Khamzat Azimov était connu des services de renseignement depuis juillet 2016. Il avait été inscrit au fichier des personnes radicalisées (FSPRT) et fiché S en raison de ses liens avec des membres de la mouvance islamiste radicale à Strasbourg, où il a grandi, mais les policiers n’avaient pas noté chez lui une dangerosité particulière. A peine l’information confirmée, presque comme un rituel après chaque attentat, l’opposition a dénoncé des « failles » concernant le suivi des radicalisés. « À quoi peut bien servir cette fiche S si on ne s’en sert pas pour mettre ces bombes à retardement hors d’état de nuire ? », a tweeté dimanche Marine Le Pen. De son côté, Laurent Wauquiez, chef de file LR, a une nouvelle fois réclamé l’internement préventif des fichés S les plus dangereux (même si c’est contraire à la Constitution). A quoi sert donc cette fiche qui fait tant parler ?

Une fiche S ça sert à quoi, concrètement ?

Si on en parle aujourd’hui quasiment exclusivement dans les affaires de terrorisme, le fichier « S » - atteinte à la sûreté de l’Etat - est en réalité beaucoup plus « fourre-tout » qu’il n’y paraît. Un peu plus de 20.000 noms y figurent. Parmi eux, des individus radicalisés – ils représentent près de la moitié du fichier - mais aussi des hooligans, des zadistes, des identitaires, des black blocs… Pour s’y retrouver, le fichier est divisé en 16 sous-catégories : de S1 à S16. Cette répartition ne correspond en rien à la dangerosité mais plutôt au type de personnes fichées et aux mesures afférentes (vérifier l’identité, fouiller la voiture, relever l’identité des personnes présentes avec l’individu…). « La fiche S, ce n’est pas une finalité, c’est un outil, insiste une source policière. Elle permet de savoir où ces gens ont été contrôlés, quand, avec qui ils étaient… »

En mars 2015, un second fichier, le fichier pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) a été créé. Il recense environ 14.000 personnes, dont une large partie figure également dans le fichier S. Son but – améliorer la détection et le suivi des personnes radicalisées - est sensiblement le même mais son accès est plus restreint. Alors que de nombreux services de police judiciaire ont accès au fichier S, seuls les services de renseignement et traitant de l’antiterrorisme peuvent consulter le FSPRT.

 

Etre fiché S : pas un signe de culpabilité

Parler de la fiche S dans son ensemble n’a donc aucun sens. Les détracteurs de ce fichier font évidemment référence aux personnes repérées pour « radicalisation », mais là encore les profils sont extrêmement variés. Certains sont derrière les barreaux, d’autres font l’objet d’une surveillance particulièrement resserrée (filature, écoutes…) en raison d’un risque jugé élevé. Mais tous ne sont pas des terroristes en puissance : peut être fichée S, une personne qui fréquente une mosquée réputée salafiste, un individu signalé par les services de renseignement étrangers, des personnes ayant voyagé dans un pays en guerre… « Il y a différents niveaux de sensibilité : certains sont fichés et suivis, d’autres sont dans le bas du spectre et ne font pas l’objet de mesures spécifiques », précise cette source policière.

Etre fiché n’est pas une preuve de culpabilité. Les informations contenues ne permettent pas de justifier des mesures de détention. Si au cours de leur suivi, les enquêteurs détectent des éléments laissant penser à un passage à l’acte imminent, un juge d’instruction est alors saisi et une enquête ouverte.

Une détection efficace, un problème de suivi

Si Khamzat Azimov avait bien été repéré pour ses relations avec des individus faisant l’objet d’une surveillance relativement étroite, il était plutôt considéré comme un membre d’un second cercle, moins actif. « La principale difficulté que rencontrent aujourd’hui les services de renseignement, ce n’est pas la détection mais le suivi de ces fichés », note Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du Raid et aujourd’hui député LREM. Paradoxalement, lorsqu’un fiché S passe à l’acte c’est que la détection a fonctionné : il a été identifié comme pouvant potentiellement représenter un danger. « Ce qui serait inquiétant, c’est que les gens ne le soient pas [fichés], cela voudrait dire qu’ils sont passés à travers les mailles du filet », précise une source proche de l’enquête.

Mais la montée de la menace terroriste a fait augmenter de manière inédite le fichier si bien qu’il est aujourd’hui matériellement impossible de surveiller tous les fichés. La grande difficulté réside donc dans le ciblage. Qui suivre de manière rapprochée ? Qui représente un risque ? Et même ciblé, un individu peut passer entre les mailles du filet. La détection d’un individu sur le point de passer à l’acte est rendue particulièrement difficile par les méthodes dites « low cost » prônées par l’organisation de l’État islamique. Les djihadistes ne cherchent plus systématiquement à se procurer des armes ou des explosifs et agissent avec des objets du quotidien, un couteau de cuisine ou une voiture-bélier. « Plus il y a de gens impliqués dans la logistique, plus il y a de gens au courant du projet, plus les risques de fuites sont importants », note cette même source.

« Purger le fichier »

Pour améliorer le suivi, l’ancien chef du Raid préconise de « purger le fichier » pour écarter les profils ne représentant pas de risque. Pour ce faire, il préconise de se concentrer sur le bas du spectre - « des objectifs pas particulièrement actifs » - pour savoir s’ils sont réellement à l’extérieur du spectre terroriste. Jean-Michel Fauvergue prône notamment le recours aux « visites domiciliaires administratives » – une mesure entrée en vigueur dans la dernière loi antiterroriste et qui remplace les perquisitions administratives de l’état d’urgence. « Les services de renseignement ne peuvent pas suivre tout le monde, ce tri permettrait d’avoir une bien meilleure couverture », estime le député, tout en reconnaissant qu’en matière de terrorisme, le risque zéro n’existe pas.

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