Procès d'un réseau de proxénétisme à Créteil: «On se partageait la mise avec les filles»

PROCES Le tribunal a prononcé des peines de deux à six ans de prison ferme contre cinq hommes accusés d’avoir prostitué leurs petites amies, dont l’une était mineure…

Caroline Politi
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Le tribunal de Créteil (Val-de-Marne).
Le tribunal de Créteil (Val-de-Marne). — DUPUY FLORENT/SIPA
  • Cinq hommes étaient jugés pour avoir poussé trois femmes à se prostituer en les rendant accros à la drogue.
  • Le tribunal a prononcé des peines de deux à six ans de prison ferme.

Les chiffres donnent le tournis. Au minimum dix passes par jour, parfois 300 dans le mois. Un rythme effréné qui permettait aux souteneurs d’empocher, selon le témoignage d’une des victimes, près de 50.000 euros dans le mois. Ce vendredi le tribunal correctionnel de Créteil a condamné cinq hommes, dont l’un est actuellement en fuite, à des peines de deux à six ans de prison ferme pour « proxénétisme aggravé » et «  trafic de stupéfiants », toutes assorties de mandat de dépôt.

L’affaire, devenue le symbole d’un proxénétisme dit «des cités», débute en février 2012 après la plainte d’un client qui affirme avoir été menacé de mort à la suite d’une déconvenue sur une prestation. Très vite, les enquêteurs font le lien avec une seconde plainte, déposée quelques semaines plus tôt par la sœur aînée d’une des prostituées. Sa sœur, affirme-t-elle, « travaille » tous les jours de midi à deux heures du matin contre des doses de cocaïne. Les interceptions téléphoniques permettent d’identifier deux autres jeunes filles. La plus jeune a 16 ans, la plus âgée 20 ans, toutes entretiennent des relations amoureuses avec leurs souteneurs.

« C’était un travail d’équipe »

Aucune des trois jeunes femmes n’était présente ce vendredi ni n’a souhaité se constituer partie civile. C’est bien là toute la difficulté du dossier. A entendre les prévenus, elles étaient consentantes. Deux ont reconnu au cours de l’enquête s’être déjà prostituée, l’une a commencé à l’âge de 14 ans, toutes ont également admis qu’elle consommait de la drogue auparavant. « C’était un travail d’équipe », explique Abdullah B. Le prévenu de 27 ans, à la carrure fine et aux traits enfantins, est décrit comme l’une des deux têtes du réseau. S’il reconnaît son rôle de proxénète, il nie fermement toute dimension de contrainte. « On se partageait la mise avec les filles. A la fin, c’était plus dur donc on gardait l’argent pour maintenir le train de vie mais si elles en demandaient, il n’y avait pas de problème. »

Le tableau dépeint par les jeunes femmes est loin d’être aussi rose. Lors de leurs auditions, elles ont raconté être obligées de faire une dizaine de passes par jour dans des chambres d’hôtel de la région parisienne. L’une d’elle travaillait sept jours sur sept. Certains mois, a-t-elle affirmé aux enquêteurs, elle a enchaîné 300 passes rapportant 48.000 euros à ses souteneurs. Pour tenir le rythme, elles ingèrent jusqu’à six grammes de cocaïne quotidiennement. La drogue, mais également les chambres d’hôtel, les préservatifs ou la nourriture sont déduits de leur « paie ». Si bien, que rapidement, elles ne perçoivent plus un centime de leurs passes. Plusieurs clients ont également confié aux policiers qu’ils estimaient qu’elles n’étaient pas « libres ». L’un d’eux a affirmé avoir refusé d’avoir une relation sexuelle avec l’une d’elle après avoir remarqué des hématomes sur son corps. Un autre indique que cette même jeune fille « ne pouvait manger que si on l’y autorisait. »

« J’étais le M. Uber »

L’enquête a mis en lumière un réseau particulièrement rodé. Les interceptions téléphoniques ont permis d’identifier cinq hommes aux rôles bien définis. L’un est en charge des petites annonces sur Internet, un autre de la réservation des chambres d’hôtels, les derniers ravitaillent les « filles » en drogue, en nourriture ou en préservatif. « J’étais le M. Uber, elle m’appelait quand elles avaient besoin de bouffe », résume le plus jeune prévenu, qui nie en revanche avoir eu un rôle de souteneur. « Je n’ai pas gagné d’argent », insiste le jeune homme.

Les prévenus n’étaient pas « de simples accompagnateurs ou chevaliers servants » a fustigé la procureur qui avait requis des peines allant de deux ans à quatre ans de prison. A ses yeux, cette affaire est à la lisière entre le proxénétisme classique, notamment de par son organisation, et le proxénétisme des banlieues « en famille et entre amis ». Et même si les victimes ne se sont pas portées parties civiles, leur souffrance ne doit pas être occultée. « On a des jeunes filles qui ont des failles psychologiques sur le regard qu’elles portent sur elles-mêmes et qui sont exploitées par des personnes proches. »