Tibéhirine: Les moines seraient bien morts avant la date annoncée par Alger, d’après des expertises

ENQUÊTE Un rapport rendu par huit experts renforce les soupçons pesant sur les autorités algériennes dans la mort des sept moines de Tibéhirine, en 1996…

Vincent Vantighem
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Photo non datée des moines de TIbéhirine (Algérie) avant leur assassinat en 1996.
Photo non datée des moines de TIbéhirine (Algérie) avant leur assassinat en 1996. — AFP
  • Sept moines trappistes ont été assassinés à Tibéhirine, en Algérie, en 1996.
  • Huit experts viennent de rendre un rapport après avoir analysé les dépouilles.
  • Leurs conclusions jettent le trouble sur la thèse officielle avancée par Alger.

Vingt-deux ans après, il est toujours impossible de dire, avec certitude, qui a tué les sept moines de Tibéhirine (Algérie) en 1996 et surtout pourquoi. Mais les soupçons sur les autorités algériennes se font de plus en plus pesants. Comme l’a révélé France Inter ce jeudi, la juge d’instruction Nathalie Poux a récemment reçu le rapport des huit experts qui ont passé deux années à analyser les crânes des moines.

Si leurs conclusions ne permettent pas de déterminer les causes exactes de la mort, elles jettent un peu plus le doute sur la « version officielle » livrée par les autorités algériennes depuis le début de cette affaire. 20 Minutes liste les principaux enseignements de leur rapport de 185 pages…

La mort des moines serait antérieure à la date annoncée par Alger

Depuis le départ, les autorités algériennes prétendent que les moines auraient été tués par le Groupe islamique armé (GIA), le 21 mai 1996. En s'appuyant sur l’analyse des bulbes de mouches découverts sur les crânes, un entomologiste estime que la mort serait, en réalité, antérieure de quelques semaines à cette date. « L’hypothèse d’un décès survenu entre le 25 et le 27 avril [1996] reste plausible », écrit-il dans le rapport.

La décapitation a bien eu lieu post-mortem

Les corps des moines n’ont jamais été retrouvés. Pour enquêter, la justice ne dispose que des sept têtes découvertes le 30 mai 1996 sur une route près de Médéa (Algérie). Comme le laissaient déjà penser des précédentes analyses, les experts ont confirmé que les décapitations auraient été perpétrées post-mortem.

« Si la date de la mort est antérieure à celle annoncée par Alger et que les décapitations ont bien eu lieu post-mortem, cela signifie que les autorités algériennes ont souhaité dissimuler quelque chose », pense Patrick Baudouin, avocat de plusieurs familles des moines.

Les moines auraient été enterrés à deux endroits différents

Signe aussi que les autorités algériennes cachent quelque chose depuis vingt-deux ans : un géologue est parvenu à établir qu’il y a eu une « double inhumation » des moines. Autrement dit, leurs corps auraient été enterrés une première fois avant d’être déterrés et inhumés, ensuite, à un autre endroit.

Les tombes des sept moines de Tibéhirine assassinés en 1996, dans le monastère, à Tibéhirine en Algérie, le 16 mai 1997
Les tombes des sept moines de Tibéhirine assassinés en 1996, dans le monastère, à Tibéhirine en Algérie, le 16 mai 1997 - STR AFP

Aucune trace de blessures par balle découverte

Lors de cette enquête, l’un des témoins a évoqué la thèse d’une bavure de l’armée algérienne, prétendant que les moines avaient été abattus lors d’une fusillade depuis un hélicoptère et que leurs corps auraient ensuite été décapités pour dissimuler ce forfait.

Cette thèse est « fragilisée » aujourd’hui par le fait que les experts n’ont retrouvé aucune trace de balles sur les crânes qu’ils ont analysés. « Sans les corps, on ne peut toujours pas exclure cette histoire, réagit Patrick Baudouin. Mais il est vrai que ce n’est plus la thèse principale… » D’autant plus que les experts ont isolé sur deux des sept crânes des traces d’égorgement.

Dans cette affaire, les autorités algériennes ont toujours assuré que les moines avaient été kidnappés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 et décapités par les terroristes du Groupe islamique armé deux mois plus tard, au beau milieu d’une guerre civile qui a fait, à l’époque, 200 000 morts. Pour prétendre cela, elles se fondent sur un communiqué du GIA, daté du 21 mai 1996, revendiquant les faits.

« Mais les expertises démontrent que cette thèse est simpliste, résume Patrick Baudouin. On se rend compte qu’Alger a dissimulé certaines choses. Certes, le GIA peut être impliqué. Mais a-t-il été manipulé ou instrumentalisé par le pouvoir en place ? » Une question qui se pose avec encore plus d’acuité pour la juge Nathalie Poux chargée de lever le mystère qui plane sur l’affaire de Tibéhirine depuis plus de vingt ans. « Il faut poursuivre l’enquête et continuer à interroger des gens jusqu’à ce qu’on y voit clair », réclame l’avocat.