VIDEO. Affaire Tarnac: Les «loupés» de l'antiterrorisme au cœur du procès qui s'ouvre ce mardi

TERRORISME Dix ans après le sabotage de lignes TGV imputé au groupe de Tarnac, huit de ses membres comparaissent à partir de ce mardi devant le tribunal correctionnel de Paris…

Helene Sergent

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La défense des huit prévenus dans l'affaire Tarnac pourrait torpiller les éléments de l'enquête menée par les policiers de la SDAT en 2008.
La défense des huit prévenus dans l'affaire Tarnac pourrait torpiller les éléments de l'enquête menée par les policiers de la SDAT en 2008. — T.ZOCCOLAN/AFP
  • Huit membres du « groupe de Tarnac » sont renvoyés ce mardi devant le tribunal correctionnel de Paris pour « association de malfaiteurs », « dégradations » ou « refus de prélèvements » de leurs empreintes.
  • Les qualifications terroristes ont été définitivement rejetées en 2017 par la Cour de cassation.
  • Les prévenus dénoncent une instruction uniquement à charge et la fragilité de certaines preuves.

L’affaire de Tarnac est-elle l’illustration d’un fiasco politique et judiciaire ? C’est ce que tenteront de démontrer pendant trois semaines les huit prévenus renvoyés ce mardi devant le tribunal correctionnel de Paris. Interpellés en grande pompe le 11 novembre 2008 dans un petit village de Corrèze, les membres de ce groupe libertaire d’extrême gauche alimentent à l’époque le fantasme d’une mouvance anarchiste terroriste.

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Devant les caméras, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie se félicitait de leur arrestation. Jean-Claude Marin, alors procureur de la République décrivait un « noyau dur dont l’objet est la lutte armée ». Dix ans après,Julien Coupat - leader présumé -, Yldune Lévy, Mathieu Burnel et cinq de leurs compagnons militants ont pourtant échappé à la qualification terroriste. Le 10 janvier 2017, la Cour de cassation a définitivement rejeté ce volet de l’affaire. Une victoire partielle pour la défense qui dénonce depuis 2008 des irrégularités dans l’enquête.

Le procès-verbal D104, PV de la discorde

Au moment des faits, les policiers de la SDAT (Sous-direction anti-terroriste) suivent en filature Yldune Lévy et Julien Coupat depuis plusieurs mois déjà. L’enquête, confiée aux services de renseignement par le parquet de Paris, vise à surveiller les militants de Tarnac, suspectés d’appartenir à la mouvance « anarcho-autonome ». Un document issu de cette surveillance est depuis le début de l’affaire dans le viseur des avocats du couple : le procès-verbal D104. Ce résumé de plusieurs pages dactylographié et rédigé par les policiers, constitue l’un des piliers de l’accusation.

Plusieurs éléments - une géolocalisation approximative, des temps de trajets incohérents et l’absence de preuves photographiques - sèment rapidement le trouble. « Ni nous, ni les enquêteurs n’étions sur place », assure aujourd’hui Julien Coupat lors d’une interview accordée au magazine Envoyé SpécialPour l’avocate d’Yldune Lévy, Marie Dosé, ce PV est une « construction a posteriori » : « On a refait une surveillance qui n’a pas existé. » Une plainte est alors déposée devant le TGI de Nanterre pour « faux et usage de faux en écriture publique ». Les magistrats considéreront toutefois ce PV comme parfaitement crédible, rendant en 2014 une ordonnance de non-lieu.

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Pour autant, plusieurs fautes ont été reconnues dans ce fameux document. « Les enquêteurs admettaient une erreur dans le PV D104 quant à la retranscription des horaires au cours de la seconde période », précisent les juges d’instruction dans leur ordonnance de renvoi justifiant ces errements par une « prise de notes (…) intervenue la nuit, à bord d’un véhicule en mouvement ». Ce document devrait occuper une partie des débats à l’audience vendredi 16 mars avec les possibles auditions des policiers chargés de surveiller le couple ce soir du 7 novembre 2008.

Un témoin à charge écarté

C’est probablement le plus gros «loupé» de cette affaire. Pendant l’enquête, gendarmes et policiers de la SDAT recueillent le témoignage sous X d’un éleveur proche du groupe installé dans le même village que les prévenus. Dans le dossier, le jeune homme présente Julien Coupat comme un « manipulateur » semblable au « gourou d’une secte » : « Coupat n’a jamais caché qu’il faisait peu de cas de la vie humaine » et avait pour « objectif final (…) le renversement de l’État » aurait alors déclaré le voisin des militants de Tarnac aux fonctionnaires.

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En 2009, une équipe de journalistes de TF1 rencontre ce témoin « 42 ». En caméra cachée, il explique que les policiers lui auraient extorqué ce récit. Dégonflant en partie la thèse de l’action violente, ce rebondissement pousse les magistrats à totalement évacuer ce témoignage, révélant au passage la fragilité « psychiatrique et psychologique » du jeune homme à l’issue d’expertises. « Ce témoignage qui avait pu apparaître en début d’instruction comme un élément incriminant à l’encontre de Julien Coupat devait se déliter petit à petit », écrivent alors les juges avant de conclure : « Ces multiples péripéties ne permettent pas de retenir les déclarations initiales ».

La piste allemande, vite évacuée

Trois jours à peine après les sabotages, les enquêteurs reçoivent un renseignement du bureau Interpol en Allemagne. Un courrier posté depuis Hanovre et signé par des militants antinucléaire revendique les actions de sabotages afin de perturber le trafic ferroviaire en France et en Allemagne. Le texte est signé « En souvenir de Sebastian », en référence au décès de Sébastien B., quatre ans auparavant lors du passage d’un train de stockage de déchets nucléaires. Autre élément, la technique des « crochets » fixés sur les caténaires, utilisée en France correspondrait à celle employée en Allemagne lors de précédentes dégradations.

Mais les enquêteurs n’envisagent pas le document comme une seconde piste éventuelle et rattacheront cet élément aux relations entretenues entre Coupat et plusieurs militants allemands contestataires. Une logique incompréhensible pour l’avocate Marie Dosé : « Depuis quand la revendication de dégradations n’est pas prise au sérieux ? Cela donne le sentiment qu’on avait décidé, de toute façon, que c’était ce groupe-là et personne d’autre. D’autant que les investigations côté allemand ont été très rudimentaires ».

Un drôle d’espion

L’affaire est-elle née grâce aux renseignements d’un mystérieux espion britannique ? C’est la thèse aujourd’hui soutenue par la défense. Pendant sept ans, Mark Kennedy alias Mark Stone, infiltre les différents réseaux écologistes et altermondialistes. Entre 2003 et 2007, l’homme sera de toutes les manifestations, en Grèce, en Allemagne et en France, notamment auprès des militants de Tarnac. Démasqué en 2011, l’agent de Scotland Yard a-t-il servi l’accusation et dans quelle mesure ? C’est ce qu’ont tenté de savoir les avocats des prévenus et ce dès 2012. En vain.

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Pour Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la Magistrature, l’affaire et le procès qui s’ouvre ce mardi témoignent des dérives inhérentes aux politiques de luttes antiterroristes menées ces dix dernières années : « On a monté un show autour de cette affaire dont on voit bien en réalité qu’il s’agit d’autre chose. Des prévenus mis en examen pour une infraction terroriste comparaissent finalement pour des refus de prélèvement ADN. L’importance de cette affaire, c’est ce qu’elle révèle de la lutte antiterroriste : comment la définition même du terrorisme dans la loi, par sa terminologie floue, peut être appliquée de bien différentes manières. »