Procès Abdeslam: Juger la fusillade de Forest sans juger le 13-Novembre, l'inextricable défi du tribunal

COMPTE-RENDU La prise en compte du contexte terroriste a fortement divisé les avocats des parties civiles et ceux des prévenus Sofien Ayari et Salah Abdeslam, ce jeudi au dernier jour du procès de la fusillade de Forest (Belgique)...

Helene Sergent

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Sven Mary (à.g) représentait Salah Abdeslam tandis que Tom Bauwens défendait plusieurs policiers des forces spéciales présents lors de la fusillade de Forest.
Sven Mary (à.g) représentait Salah Abdeslam tandis que Tom Bauwens défendait plusieurs policiers des forces spéciales présents lors de la fusillade de Forest. — JOHN THYS / AFP
  • Ce jeudi était consacré aux plaidoiries des avocats des policiers blessés lors de la fusillade du 16 mars 2016 et des avocats de la défense.
  • Salah Abdeslam n’a pas assisté à cette dernière journée d’audience.
  • La procureure fédérale a requis lundi vingt ans de réclusion pour les deux prévenus assortis d’une peine de sûreté de treize ans.
  • Le jugement devrait être rendu dans le courant du mois d’avril.

De notre envoyée spéciale à Bruxelles (Belgique),

« Couard », « opportuniste », « lâche »… Ce jeudi à Bruxelles, les avocats des policiers visés par la fusillade du 16 mars 2016 lors d’une perquisition à Forest (Belgique) ont lourdement chargé les prévenus. Et plus particulièrement celui qui a «  brillé par son absence » :  Salah Abdeslam.

Jugé au côté de Sofien Ayari pour « tentative d’assassinat dans un contexte terroriste sur plusieurs policiers » et « port d’armes prohibées dans un contexte terroriste », il n’a pas souhaité assister à cette dernière journée. Consacrée aux ultimes plaidoiries des avocats des parties civiles et à celles de la défense, l’audience a livré à la cour cette inextricable question : comment dissocier ces faits, cette fusillade, des attentats de Paris et Saint-Denis ?

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Une fusillade, « rien qu’une fusillade »

La phrase a été si souvent répétée à la veille de ce procès, et par toutes les parties : « Ce procès n’est pas le procès du 13-Novembre ». Ce jeudi pourtant, l’analyse a volé en éclats. Dans une longue plaidoirie, méticuleuse et technique, l’avocat belge de Salah Abdeslam, Sven Mary, a exhorté les juges à ne pas retenir le caractère « terroriste » des tirs échangés ce 16 mars 2016 à Forest entre les policiers et les occupants de l’appartement perquisitionné dans le cadre de l’enquête sur les attentats.

« Il faut voir si pour la fusillade et rien que pour la fusillade il y avait cette intention spécifique [terroriste]. Je pense que ce n’était pas du tout le cas », a-t-il lancé aux magistrats. Déplorant que ce dossier n’ait pu être jugé « après les faits du 13 novembre 2015 », l’avocat considère que ces tirs n’avaient pas pour objet « d’intimider gravement une population » ou de « porter atteinte » au pays. Une logique appuyée par les conseils de Sofien Ayari.

« Vous êtes saisis pour la fusillade de Forest ! Pas pour les faits de Paris ! », a tonné Isa Gultaslar. Selon lui, si ces tirs s’inscrivaient véritablement dans un contexte et dans une intention terroriste, son client et Salah Abdeslam n’auraient pas pris la fuite mais seraient morts en « martyrs » face aux forces de l’ordre : « Or, une chose est sûre : ils ne voulaient pas mourir. Ni mourir, ni faire de carnage plus effroyable. »

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Une version « totalement fantaisiste » ?

« Inconcevable » ou « fantaisiste », cet élément a été unanimement balayé par les avocats des parties civiles et par les réquisitions de la procureure fédérale rendues lundi. « Il est évident que M. Ayari, qui n’a aucune attache en Belgique, s’y est rendu pour participer à la préparation d’attentats. Il a joué un rôle beaucoup plus important qu’il ne veut le dire […]. Il prétend qu’il n’a rien à voir avec les attaques perpétrées en Europe, qu’il ne connaît pas les personnes avec lesquelles il passe pourtant 24h/24 dans les planques et qu’il est ici uniquement parce qu’il voulait revenir en Syrie », a cinglé l’une des avocates des policiers blessés, Valérie Lefevre.

« Dans certaines des caches où Sofien Ayari a séjourné, à Auvelais, Charleroi, Laeken… Des explosifs étaient entreposés, ce qu’il ne pouvait ignorer », a-t-elle poursuivi. « Le drapeau noir [trouvé dans l’appartement], c’était pas un drapeau d’Anderlecht je crois […] mais ça on ne peut pas en parler ? On ne peut pas parler de contexte terroriste ? », a lancé en fin d’audience l’avocat Tom Bauwens, dénonçant une « tactique de la défense ».

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Kathleen Grosjean, chargée de porter l’accusation, avait-elle aussi longuement évoqué les lettres revendicatives de Salah Abdeslam retrouvées dans l’appartement, les éléments de propagande et le rôle joué par le prévenu dans la logistique des attentats de Paris. La procureure fédérale a réclamé pour Sofien Ayari et le grand absent de ce procès, vingt ans de prison dont treize années de sûreté​. Le jugement devrait être rendu dans le courant du mois d’avril.